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Retour sur le film "Michaël" actuellement au cinéma

  • il y a 6 jours
  • 6 min de lecture

Enfant des années 80, je ne pouvais pas passer à côté du film Michael, sorti le 22 avril, le lendemain de mes 49 ans. L'âge a son importance : selon sa génération, on ne connaît pas le Roi de la Pop de la même manière.

Mon frère écoutait déjà Michael Jackson et ses premiers tubes — Off the Wall, Billie Jean, Beat It — tandis que je chantais encore Hou! La menteuse.

Il avait même un poster grandeur nature accroché derrière sa porte de chambre. MJ me passait littéralement au-dessus de la tête, même s'il faisait la couverture de tous les magazines type Podium ou Salut !, racontant sa vie et ses fantaisies. Mais le grand tournant, pour moi comme pour toute une génération, c'est le phénomène Thriller.


Le 17 décembre 1983, j'avais 6 ans et demi et mon frère 4 de plus, Michel Drucker annonce en grande pompe, à la fin de son émission, la diffusion intégrale du clip — juste avant Les Enfants du Rock. Ce fut un choc culturel : les parents ébahis, les enfants effrayés et surtout les ados surexcités.


Quelques mois plus tard, TF1 rediffuse la série animée des Jackson 5, Pif Gadget publie une BD de 11 pages, et le Journal de Mickey lui consacrera une quarantaine de pages réunies en album relié en 1988. Des récits taillés pour un jeune public, dans lesquels Michael grandit entouré d'animaux, de rêves utopistes et de l'univers Walt Disney. C'est précisément cette approche narrative édulcorée que l'on retrouve, des décennies plus tard, dans le film d'Antoine Fuqua.





















Connu pour Training Day (2001) qui valut un Oscar à Denzel Washington, pour la saga Equalizer (2014), et pour le remake des Sept Mercenaires (2016), Antoine Fuqua signe ici son premier biopic. Dans la lignée de Bohemian Rhapsody ou d'Elvis de Baz Luhrmann, il s'attaque à une autre légende.


Le film débute en 1966 : Joseph Jackson, ouvrier dans une aciérie de Gary, banlieue du sud-est de Chicago, rêve de faire de ses cinq fils de futures stars. Jackie, Tito, Jermaine, Marlon et Michael, le benjamin, prennent la route du succès.

La grande sœur LaToya est présente, confidente de Michael mais ni Rebbie, l'aînée de la fratrie, ni Janet Jackson, la benjamine, n'apparaissent dans le film, les deux artistes ayant refusé d'y être associées ou incarnées.

Des scènes mettant en avant Diana Ross (interprétée par Kat Graham) ont bien été tournées, mais ont été retirées au montage pour des raisons juridiques. Cependant, on y retrouve Gladys Knight qui présente les Jackson 5 à l'Apollo Theatre et les introduit auprès de Berry Gordy, directeur de la Motown.



Un film sous contraintes juridiques

La quasi-totalité de la famille Jackson a participé à la production — à l'exception de Janet. Le biopic est produit par l'Estate of Michael Jackson, l'entité gérant les biens de la star. Paris Jackson, la fille du Roi de la Pop, s'en est quant à elle désolidarisée après que la production n'a pas tenu compte de ses remarques sur le scénario. Elle est cinglante :

"Le film flatte une frange très spécifique des fans de mon père, ceux qui vivent encore dans l'imaginaire. Ces films, c'est Hollywood. C'est du fantasme. Ce n'est pas la réalité. Mais c'est vendu comme si c'était réel. Le récit est contrôlé, il y a beaucoup d'inexactitudes et de mensonges purs et simples."

Une synthèse qui rejoint les principales critiques formulées à l'encontre du film.

Car Michael est un biopic sous contraintes. Annoncée en 2019, la production a subi de nombreux rebondissements liés aux accusations de pédophilie visant l'artiste. Une clause juridique signée en 1994 entre la famille Chandler et Michael Jackson interdit toute représentation de cette affaire dans un film ou documentaire. Résultat : toutes les scènes évoquant ces accusations ont été supprimées. La production a même déboursé 15 millions de dollars supplémentaires pour retourner le troisième acte, ramenant la chronologie du film à 1988 — la période la moins controversée de la star.

Le film n'aborde donc ni le blanchissement de peau visible apparant dès son retour en 1991 avec Dangerous, ni les accusations de pédophilie, ni la conception de ses enfants, ni la consommation de médicaments qui causa sa mort. Si Fuqua avait de quoi faire un film de quatre heures, Michael n'en dure que 2h07.


Bien que le film évite certains sujets sensibles pour des raisons juridiques, il traite sans détour un thème central : la brutalité de Joe Jackson. Colman Domingo incarne un père terrifiant. Il montre parfaitement l'ambivalence du personnage, à la fois créateur du succès de ses fils et bourreau de leur enfance. La relation entre ce père maltraitant et son fils est le véritable fil conducteur. C'est le moteur du drame : comment grandir et s'émanciper sous une telle emprise ? Dans un film qui reste par ailleurs très prudent, cette tension père-fils constitue la partie la plus réussie et la plus intense de l'œuvre.


Malgré la volonté initiale du réalisateur de traiter les zones d'ombre de la star, on repart avec un portrait poli. La réalisation, les décors et le maquillage accentuent un certain côté kitsch. Certains plans sont bluffants de ressemblance avec le vrai Michael, mais il subsiste toujours une note de fausseté.

Heureusement, la place accordée à la musique est très importante, notamment avec la reconstitution du tournage du clip Thriller, qui reste l'un des moments les plus forts du film.



Parmi les épisodes marquants de la vie de Jackson que le film reconstitue, l'accident survenu lors du tournage d'une publicité Pepsi en 1984 est traité avec soin. Alors que des effets pyrotechniques s'enflamment prématurément, les cheveux de Michael Jackson prennent feu sous les yeux des spectateurs présents. La scène est reconstituée avec une précision troublante et constitue l'un des moments les plus saisissants du film. Cet accident, point de départ de sa dépendance aux antidouleurs, aurait pu ouvrir la porte à une exploration plus profonde des démons intimes de l'artiste — mais le film s'arrête là, pudiquement, sans aller plus loin.


Le vrai sujet du film, c'est lui. Jaafar Jackson fils de Jermaine. Né en 1996, le neveu de Michael incarne son oncle dans le rôle-titre. Sa performance est totale : dans les gestes, l'attitude, la voix, et la danse, qu'il assure lui-même. La ressemblance s'intensifie au fil du film, et son interprétation est d'un naturel troublant.

Pour les scènes intimes et a cappella (créations en studio, répétitions sans musique, improvisations) c'est la voix de Jaafar que l'on entend, et son timbre naturel est saisissant de similarité. Pour les chansons iconiques, la production a utilisé les enregistrements originaux de Michael Jackson remasterisés, sur lesquels Jaafar assure un playback impressionnant. Lors des performances scéniques, un mix hybride a été réalisé : Jaafar chantait en direct sur scène par-dessus les pistes de son oncle, et les deux prises ont ensuite été fusionnées au mixage.

"C'est un mélange de ma voix et de celle de Michael pour le chant", précise-t-il. "Mais pour la voix parlée, c'est uniquement moi."

Pour les gens de ma génération, on n'apprend pas grand-chose. Les raccourcis sont nombreux et manquent de nuance : le rat dans le lit du garçon (référence au film Ben, 1972 dont Michael Jackson chante la B.O.), l'enfant qui lit Peter Pan et s'identifie au dessin pour justifier sa rhinoplastie, le visionnage à la télé de Chantons sous la pluie et du Magicien d'Oz... Autant de clins d'œil à son imaginaire artistique, certes réels, mais proposés sans subtilité.

On aurait aimé un peu de fantaisie formelle : pourquoi ne pas avoir fait s'allumer des dalles sous ses pas, ou laisser des personnages de dessin animé traverser son quotidien, puisque l'accent est mis sur son côté enfantin ? Le film reste dans les clous là où il aurait pu prendre des risques.



Le succès est au rendez-vous. En France, le film a dépassé 2 millions d'entrées en France à l'issue de son deuxième week-end, et les chiffres mondiaux ont visiblement convaincu les producteurs d'aller plus loin. Présent au CinemaCon de Las Vegas, Adam Fogelson, directeur de Lionsgate, a confirmé qu'un deuxième film était bien en préparation, justifiant que "ce premier film est loin de raconter toute l'histoire de Michael Jackson" et que "son catalogue regorge de morceaux exceptionnels que ce récit n'aborde pas". Le film lui-même laisse la porte ouverte : il s'achève avant la sortie de l'album Bad en 1987, avec un carton sobre : "Son histoire continue". Un deuxième volet couvrant les années 1988-2009 ne pourra indéfiniment faire l'impasse sur les sujets qui fâchent. À moins d'un nouveau tour de passe-passe scénaristique ou d'un accord inédit avec les parties concernées, la suite risque de se heurter aux mêmes murs. Et si le premier opus a pu s'en tirer en concentrant son énergie sur la relation père-fils et la fulgurance des débuts, ce deuxième volet n'aura plus cette échappatoire.

Michael est un biopic spectaculaire mais bridé, prisonnier de ses contraintes juridiques et du contrôle d'une famille bienveillante souhaitant redonner le blason d'un petit frère qui aura transformé le destin de toute la lignée. Il ravira les fans inconditionnels et les néophytes curieux, mais laissera sur leur faim ceux qui espéraient un regard plus lucide sur l'homme derrière la légende.


Sources web additionnelles: Allociné / Cnews / Ayther / Première / Télé loisirs / NRJ

BONUS: La BD éditée pour PIF avec incrustation de photos



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