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Une place pour "La dernière séance" svp

il y a 6 heures
6 min de lecture

Il y a des émissions qu'on n'a pas regardées pour ce qu'elles annonçaient, mais pour l'atmosphère qu'elles installaient. La dernière séance est de celles-là. On la mettait pour le western ou le film d'aventure, mais aussi pour l'entracte, les réclames d'époque, la gouaille d'Eddy Mitchell au guichet, et surtout pour les dessins animés qui rythmaient chaque numéro : Tex Avery, les Looney Tunes, Tom et Jerry. Pendant seize ans, de 1982 à 1998, elle a fait entrer dans les foyers un cinéma qu'on ne voyait plus nulle part, et offert au passage à toute une génération quelques-uns des plus grands cartoons de l'histoire.


Une chanson avant d'être une émission

Au commencement, il y a un disque. Le titre La dernière séance paraît sur l'album éponyme d'Eddy Mitchell en octobre 1977, puis en 45Tours en janvier 1978. La musique est de Pierre Papadiamandis, le fidèle compositeur du chanteur ; les paroles, signées Claude Moine (le vrai nom de Mitchell), s'inspirent du film The Last Picture Show de Peter Bogdanovich, dont le titre est traduit à l'identique. Enregistrée à Nashville, la chanson est un hommage direct au cinéma que son père lui avait fait découvrir enfant, et devient l'un des plus grands succès de Mitchell.

Ce titre tendre arrive à un moment charnière, et c'est ce qui lui donne sa force. Dans les années 70, les petites salles de quartier baissent le rideau les unes après les autres. La cause tient en un mot : la télévision. Depuis 1974, trois chaînes diffusent des films, et le soir en semaine, le public reste chez lui. Les cinémas qui ne ferment pas se reconvertissent en garage, en immeuble ou en supermarché, quand ils ne basculent pas dans la pornographie. C'est ce destin ordinaire, cette disparition sans éclat, que Mitchell met en mélancolie.

Eddy Mitchell ne se contente pas de chanter le cinéma. En 1979, il organise à l'Ermitage, sur les Champs-Élysées, des séances de minuit consacrées aux classiques américains qu'on ne programme plus. Le succès est immédiat, et l'idée finit par arriver aux oreilles de Serge Moati, alors directeur général de FR3.

Au moment même où Eddy Mitchell pleure les salles condamnées, l'État commence à légiférer pour les sauver. La loi du 29 juillet 1982 sur la communication audiovisuelle et son décret de 1983 fixent pour la première fois des délais obligatoires entre l'exploitation en salle et la diffusion sur les autres supports. C'est la naissance de la « chronologie des médias », ce mécanisme très français toujours en vigueur, pensé pour protéger les exploitants et financer la création.


Le vrai déclencheur : Le Petit Mitchell illustré

Le maillon souvent oublié de cette histoire, c'est une émission fantaisiste diffusée le 24 décembre 1981 : Le Petit Mitchell illustré. Portrait auto-parodique du chanteur, elle est produite par Gérard Jourd'hui, futur coproducteur et réalisateur de La dernière séance. On y croise déjà Coluche, Jean Rochefort, Jacques Villeret ou Guy Marchand, cette bande d'amis-vedettes qui reviendra plus tard à l'écran.

Un producteur : Gérard Jourd'hui

Un mot sur Jourd'hui, car son parcours éclaire l'esprit de l'émission. Né à Paris en 1946, il débute à la télévision dans le secteur jeunesse aux côtés de Christophe Izard, sur l'adaptation française de Sesame Street qui deviendra L'Île aux enfants, le programme culte qui donnera naissance à Casimir. Il connaît donc de l'intérieur la culture audiovisuelle américaine : la télévision jeunesse d'outre-Atlantique comme les cartoons hollywoodiens qu'il programmera. Amateur de cinéma de genre, il fonde avec Mitchell la société J.M. Productions pour porter l'émission. Sa fibre patrimoniale ne s'arrêtera pas là : on lui doit ensuite Le Disney Channel, l'émission jeunesse de FR3 (1985-1988) couronnée d'un 7 d'Or.

C'est Jourd'hui lui-même qui remet les choses en perspective. Avant La dernière séance, il avait tenté sans succès de placer un ciné-club ailleurs.


Un défi : reconstituer une séance



La première émission est diffusée le 19 janvier 1982. Le tournage se faisait le plus souvent dans un vrai cinéma comme le Trianon de Romainville, cher au cœur d'Eddy Mitchell depuis l'enfance, et classé Monument historique en 1997. L'idée n'était pas de commenter des films, mais de recréer l'esprit des cinémas de quartier, de faire revivre l'atmosphère d'une salle des années 50. Encore fallait-il savoir ce qu'était une séance d'époque. Après l'achat du billet, le spectateur avait droit à un programme réglé : d'abord les actualités filmées de Pathé ou Gaumont, ces journaux hebdomadaires qui furent, jusqu'à la démocratisation de la télévision, la principale source d'images de l'actualité pour les Français ; puis des publicités souvent artisanales, un documentaire ou un dessin animé et parfois, quand les salles sont équipés d'une scène héritage d'un ancien théatre, celle-ci accueille un numéro de music-hall : souvent un chansonnier ou un magicien. Puis, vient l'entracte, avec les ouvreuses lançant leur fameux « bonbons, esquimaux, chocolats » ; et alors seulement le film, un seul long métrage.



Ces actualités filmées disent beaucoup de l'époque. La presse écrite donnait le texte, la radio donnait le son, mais pour voir un couronnement, une guerre ou un exploit sportif, il fallait aller au cinéma. On n'y venait pourtant pas pour s'informer : l'information arrivait avec le spectacle, en supplément. C'est ce qui a scellé leur sort. Le jour où la télévision a permis de voir l'actualité chez soi, l'avant-séance a perdu sa raison d'être.

C'est dire que La dernière séance, avec ses deux films (un doublé en français, un en version originale sous-titrée) et ses deux dessins animés, ne calquait pas une séance française réelle. Elle renvoyait plutôt au double feature américain, né pendant la Grande Dépression : deux films pour le prix d'un, au sein d'une séance de trois heures mêlant cartoons, actualités et bandes-annonces. En reprenant ce principe, Mitchell ne trahissait pas son sujet : il célébrait le cinéma hollywoodien en en ressuscitant jusqu'au format de projection.


Un répertoire, un goût

Sur les 385 films diffusés (361 titres différents, tous puisés dans l'âge d'or des studios américains des années 1930 à 1960), le western règne sans partage, du classique absolu (Le train sifflera trois fois, Winchester 73) aux cavaleries de John Ford. Vient ensuite tout un pan d'aventure et de cape et d'épée, dominé par Errol Flynn (Capitaine Blood, L'Aigle des mers). Le film noir tient aussi une bonne place, porté par Bogart, Mitchum et Widmark, avec quelques Hitchcock. La comédie musicale apporte sa part de légèreté, de Gene Kelly à Sinatra.

Reste un bloc plus modeste mais très identitaire : le fantastique et l'épouvante. D'un côté les films Hammer et leur duo Christopher Lee / Peter Cushing ; de l'autre, les monstres américains des années 50 signés Jack Arnold (L'Étrange Créature du lac noir, Tarantula, L'Homme qui rétrécit). La règle du tout-américain ne souffrit que de rares exceptions, dont la plus marquante reste Les Enfants du Paradis de Marcel Carné, glissé dans la grille fin 1984.


Le moment culte

Si une émission a marqué les mémoires, c'est celle du 19 octobre 1982, consacrée à L'Étrange Créature du lac noir de Jack Arnold. Le film était diffusé en relief, avec des lunettes bicolores distribuées via un fascicule spécial de Télé 7 Jours. L'opération, franco-belge, passait simultanément sur FR3 et sur la RTBF. Techniquement réussie, elle déçut un peu sur le fond, mais offrit à l'émission une audience record et un souvenir tenace.


Eddy tout le temps, ou presque

Pendant l'essentiel de ses seize années, l'émission fut présentée par Eddy Mitchell. Mais sur environ deux ans, au milieu des années 80, Jourd'hui fit tourner plusieurs remplaçants. Le défi était précis : les textes étant récités sans prompteur, l'intervenant devait connaître le cinéma pour ne pas buter sur les noms. Michel Sardou et Jacques Dutronc, en 1984, passaient très bien ; avec d'autres, avoue le réalisateur, on sentait davantage le texte récité. Défilèrent aussi Alain Souchon, Jacques Villeret, Gérard Lanvin, Guy Marchand, Gilbert Bécaud, Jane Birkin et Julien Clerc.


La dernière Dernière Séance

L'émission s'est arrêtée le 28 décembre 1998, après 192 numéros et 385 films. Fait rare, c'est le réalisateur qui a demandé lui-même son arrêt. Jourd'hui l'explique sans détour : à l'heure du câble, où ces classiques passaient désormais partout, La dernière séance n'avait plus rien d'original. Le concept reposait sur la rareté ; la rareté avait disparu.

Il ajoute une observation qui en dit long. En revoyant les premiers numéros, il a été frappé par leur rythme « très mollasson », une lenteur assumée, qui laissait aux gens le temps de s'installer devant leur poste. Au début des années 80, on venait à la télévision. Aujourd'hui, c'est elle qui vous appelle. La dernière séance appartenait encore au temps où l'on prenait place, où l'on attendait que la lumière s'éteigne. Le dernier reflet, peut-être, d'un cinéma de quartier qui refusait de fermer tout à fait. Le 4 septembre, Sébastien (Geek Affect) et Simon (Les années récré) vous propose un live spécial sur l'émission que vous pouvez revoir ci-dessous :


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