Quand la TV s'empare du Top 50
De Dechavanne aux marionnettes du Bébête Show : à la charnière 1989-1992, les catchphrases de la télévision française se retrouvent aspirées par les machines de la dance franco-belge. Petite histoire d'un moment où le petit écran et la piste de danse ne faisaient plus qu'un.
Le clash fondateur : Dechavanne contre Bassline Boys
Montage vidéo de Pascal Legrand
Tout commence avec Warbeat, morceau très représentatif de la new beat belge, qui fait beaucoup parler de lui, notamment sur le plateau de Ciel, mon mardi !. À l'époque, de faux Bassline Boys écument les clubs en se réclamant du nom, brouillant l'image du vrai duo. C'est dans ce climat que, au printemps 1989, Christophe Dechavanne consacre un sujet à la vague house, acid et new beat.
Le reportage est tourné à La Pyramide, une discothèque du Nord-Pas-de-Calais. On y voit une bande de jeunes « chorégraphiant », selon leur propre mot, Warbeat sur scène, en tenue de militaires nazis et allant jusqu'au salut hitlérien. De quoi nuire, évidemment, au groupe qu'ils prétendent représenter. Le montage joue à fond sur la peur et les clichés : la voix off annonce, après le ska et le disco, l'arrivée d'un « nouveau rythme des années 1990 », où l'on célébrerait l'ecstasy présentée comme une drogue aphrodisiaque, avant de se demander s'il s'agit d'une mode provocatrice ou d'un délire dangereux.
Les danseurs sont ensuite invités sur le plateau. Dechavanne leur reproche de faire l'éloge du nazisme. L'un d'eux a beau expliquer que le refrain de Warbeat est « Adolf Adolf you're going to pay » (Adolf vous allez payer), donc explicitement antinazi, l'animateur entretient la polémique.
C'est là que la piste de danse devient un terrain de riposte, et la riposte est double. Le premier à dégainer est Dr. Smiley, projet du producteur belge Bernard Schol : L'Écho Dechavanne sorti dans la foulée de l'émission en 1989, qui sample l'animateur, notamment sur une pique visant les danseurs (« tu ne comprends pas les paroles et tu lèves le bras… »). Dechavanne aurait porté plainte, et le disque, retiré des bacs au bout de quelques semaines. Le producteur des vrais Bassline Boys réclame, quant à lui, un droit de réponse ; on le lui refuse. Faute de micro à la télévision, le duo répond à son tour par un disque : On se calme qui reprend le « You're going to pay » de Warbeat et empile les samples de Dechavanne : « on se calme », « acid music », « c'est un scandale ». Signé David Deneyer et Thierry Fabronius, il devient aussitôt l'un des titres new beat les plus diffusés en radio et en club. Bâti sur la même émission et dans le même moule, il sonne comme une version plus calibrée pour le Top 50 et les dancefloor du moment.
D'où vient ce son ?
La new beat est une musique électronique typiquement belge née à la fin des années 1980. Sa recette : mélanger l'EBM (l'Electronic Body Music), l'acid house de Chicago, la new wave et l'hi-NRG, mais le tout ralenti, entre 90 et 110 BPM, là où la house tourne plutôt à 120 de tempo et plus. D'où cette pulsation lourde, hypnotique, un peu poisseuse.
La légende fondatrice, à prendre avec des pincettes, veut qu'un DJ ait passé le maxi Flesh de A Split-Second (EBM, 1986-87) en 33 tours au lieu de 45, obtenant par accident ce tempo traînant. Les récits divergent, mais l'essentiel est ce ralentissement d'un disque jusqu'à en changer la nature.
La new beat est, dès l'origine, une musique de collage et de voix détournées. Héritée de l'EBM et de ses déclamations martiales, saturée de samples de dialogues de films et de bribes médiatiques, elle a le prélèvement de la parole inscrit dans son ADN. Sampler la voix d'un présentateur n'est donc pas une bizarrerie : c'est le réflexe naturel du genre, appliqué au patrimoine télévisuel français.
Vient enfin la bascule commerciale. Quand les Confetti's (The Sound of C, 1988) font entrer la new beat dans les hit-parades, une version grand public du son s'installe, la « new beat commerciale ». C'est exactement le créneau d'On se calme, pur produit du genre.
Un an plus tard, Footbrothers glissent déjà vers une euro house un peu plus rapide et policée : le son se commercialise, accélère, et se fond dans la dance du Top 50.
Footbrothers : la télé de première chaîne passe au sample
En 1990, Il suffit d'un ou deux excités paraît chez CBS Dance Pool, produit par Cap'tain Click Productions, en euro house pur sucre. Le sample vedette : le commentaire de Thierry Roland et Jean-Michel Larqué, le duo star des retransmissions de football de la première chaîne. La formule de Roland sur les fauteurs de troubles des tribunes servant de refrain, en pleine ère hooligan.
Le disque cartonne d'ailleurs à l'été 1990, en plein Mondial, et grimpe jusqu'à la dixième place du Top 50 au mois d'août. Signe du statut d'icônes télé des deux hommes : ils sont aussi caricaturés dans Les Guignols de l'info sur Canal+, où la réplique de la marionnette Larqué « Tout à fait Thierry », devient culte au point de passer dans le langage courant, un gimmick que tous les Français se renvoient, des tribunes de stade aux cours de récré.
Tout à fait Thierry ! sort en 1992 chez WEA, en euro house, écrit et produit par Jacky Hanouna et Manuel Del Rio Flores avec la participation des concernés Roland et Larqué.
En amont, on peut aussi citer La troisième mi-temps du trio Carton Rouge (Thierry Roland, Olivier Caste, Jean Charasse, 1988) : Roland ne chante pas vraiment mais pose sa voix en parlé-chanté sur un refrain à boire.
Le détournement télé en disque
Le geste est le même partout, sampler non pas une musique mais une voix télé que tout le monde reconnaît, le mème avant Internet.
Le Bébête Show, le théâtre de marionnettes politique de Stéphane Collaro sur TF1, sort Appelez-moi Dieu ! , Jean Roucas au chant. Le titre reprend la formule mégalo de « Kermitterrand » la grenouille, pour la couler dans une prod dance.
Ce sont tous des produits dérivés de TF1, fraîchement privatisée, dont la stratégie de divertissement populaire et décomplexé contribue à fabriquer de nouvelles vedettes. À la charnière des années 1990, la marque TF1 est devenue si populaire qu’elle déborde de l’écran : ses animateurs, ses commentateurs et jusqu’à ses marionnettes se retrouvent propulsés en tubes sur les pistes de danse.
Le cas Lagaf'
Bo le lavabo (1990) ne prélève pas une voix : le gimmick naît d'un passage de Vincent Lagaf' à La Classe, sur FR3, où il pariait pouvoir fabriquer un tube du Top 50 avec des paroles volontairement débiles, pour se moquer de la house et des hits répétitifs de l'époque. Le disque est bâti sur un sample de French Kiss de Lil' Louis, sur lequel Lagaf' réenregistre son texte. La ligne « je ferai le Top 50 » deviendra prophétie autoréalisatrice : numéro un des ventes à l'été 90.
Post-scriptum : À qui voudrait pousser le jeu plus loin : le principe se rejouerait à merveille sur la première acrobatique du Club Dorothée, autre pur produit de la TF1 des années dorées. L'idée est offerte de bon cœur à qui voudra la produire proprement.



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