Mister T : la brute au grand cœur

On le reconnaît en une seconde, avant même qu'il ait ouvert la bouche. La crête iroquoise, les kilos de chaînes en or empilées sur le torse, les bras comme des jambons, le regard mauvais et la voix qui gronde. Icône des années 80, ce colosse taillé pour faire peur est aussi celui qui, chaque semaine, expliquait aux enfants qu'il fallait rester à l'école, boire son lait et respecter sa mère. Toute l'énigme du personnage tient dans cet écart : comment le bon et la brute ont-ils pu loger dans le même costume.
La création du héros

D'abord, videur de boîte de nuit, Lawrence Tureaud, devient garde du corps des stars (Mohamed Ali, Michael Jackson, Diana Ross) avant d'être repéré en 1980 par Sylvester Stallone lors d'un concours télévisé de « l'homme le plus coriace d'Amérique ». Stallone lui offre quelques répliques dans Rocky III, puis, séduit, bâtit tout un personnage autour de lui : Clubber Lang, le boxeur qui menace Rocky et lâche la phrase qui deviendra son gimmick, « I pity the fool » soit « Je plains le pauvre type ». En France, le film sort le 12 janvier 1983 sous le titre L'Œil du tigre. La brute est née, et elle a déjà une punchline.

La consécration télévisée suit vite. Dans L'Agence tous risques, diffusée sur TF1 à partir du 1er juillet 1984, Tureaud, sous le pseudo de Mister T, devient Barracuda, le mécano bougon et cogneur d'un commando de mercenaires au grand cœur. C'est le rôle qui l'installe pour de bon dans les foyers français. Les scénaristes lui inventent une faille restée célèbre : une peur panique de l'avion.
En France, Mister T est doublé par Henry Djanik, timbre rocailleux entre tous, la voix française d'Anthony Quinn, de Telly Savalas dans Kojak, plus tard de Megatron dans Transformers...
Les gadgets du héros
À la fin de l'année 1984, Mister T est partout sur les écrans français en même temps : Barracuda le mardi sur TF1, en version animée sur Canal+, et bientôt des apparitions dans d'autres séries. Un même visage, décliné sur toutes les chaînes, dans toutes les cases horaires de la jeunesse.
Aux États-Unis, la « T-mania » envahit tous les rayons : dès 1983, le fabricant Galoob décline le personnage en figurines, dont une poupée parlante à ficelle, vêtue de ses vraies chaînes en or et vendue sous une étiquette qui résume tout, « The Gentle Giant », soit le géant gentil. Suivent les céréales Mister T en forme de T chez Quaker, les déguisements, les lunchbox, les posters, les puzzles, et même un disque : Mr. T's Commandments (1984), où il chante l'importance de respecter sa mère. | ![]() |
Rien de tout cela ne traversera vraiment l'Atlantique : le petit Français, lui, connaîtra Mister T à la télé, pas par le jouet, ni par les céréales.
La mission du héros
Mister T ne joue jamais vraiment un personnage, il se joue lui-même. À dix-huit ans, il abandonne son nom, Lawrence Tureaud, pour se rebaptiser « Mister T » : ainsi, quiconque s'adresse à lui doit commencer par « Mister », ce « monsieur » qu'on refusait aux hommes noirs de sa famille. Le nom est déjà une armure, une exigence de respect. Et derrière ce nom, une ambiguïté : un acteur et à la fois un personnage. Le même colosse qui démolit des méchants se met à distribuer des leçons de morale aux enfants.
Dès 1982, dans la sitcom Ricky ou la belle vie (arrivée sur TF1 fin 1984), il apparaît en garde du corps bienveillant d'un gamin de riche malmené à l'école.
Dans Arnold et Willy, un épisode entier, « T majuscule et t minuscule », est bâti sur l'imitation d'Arnold, devenu le double miniature de son idole pour séduire une fille.
Et surtout, il y a le dessin animé Mister T, diffusé en France sur Canal+ à partir du 4 novembre 1984, où il entraîne une bande d'ados détectives. Détail savoureux : le chara-design est signé Jack Kirby, le légendaire créateur des Quatre Fantastiques et de Hulk. Chaque épisode s'ouvre sur une séquence où Mister T apparaît en chair et en os, et se referme sur une morale, exactement comme le faisaient MASK ou Inspecteur Gadget.

Aux États-Unis, il pousse la logique jusqu'au bout. Il prête son image aux campagnes anti-drogue, martèle son mot d'ordre « Don't be a fool, stay in school » (« Ne sois pas idiot, reste à l’école. »), et publie une cassette vidéo pédagogique : Be Somebody... or Be Somebody's Fool! (Sois quelqu’un… ou sois le pigeon de quelqu’un !), où il prodigue en personne conseils de vie et bonnes manières à la jeunesse. La consécration de ce rôle viendra d'en haut : à Noël 1983, en pleine croisade « Just Say No » contre la drogue, les Reagan l'invitent à la Maison-Blanche, où il paraît costumé en Père Noël et où Nancy Reagan s'assied sur ses genoux. Le 31 mars 1985, Mister T monte sur le ring du tout premier WrestleMania, aux côtés de Hulk Hogan, dans un match resté dans les annales. Le catch de la WWF n'arrive sur les écrans français qu'à la toute fin de l'année, le 28 décembre 1985, en crypté, dans l'émission Les Superstars du catch, et sur cette même chaîne Canal+ qui diffusait déjà son dessin animé.
Un costume trop lourd à porter
Après l'arrêt de L'Agence tous risques, Mister T tente en 1988 une série taillée pour lui, Duo explosif (T. and T. en vo), où il incarne cette fois un personnage nommé, T.S. Turner, ancien boxeur accusé à tort qui aide une avocate à défendre les innocents. Un rôle plus humain, plus sérieux, moins cartoon. En France, la série arrive le 8 août 1988 sur Canal+, avant des rediffusions sur Antenne 2 en 1990 puis, à partir du 9 septembre 1991, sous un titre qui en dit long : Mister T tout court.
Le public ne suit pas. Les enfants ne reconnaissent pas ce Mister T en civil, sans van noir ni explosions ; les nostalgiques de Barracuda trouvent ça trop sage. Dès qu'on essaie de lui faire jouer quelqu'un d'autre que lui-même, la magie s'éteint. Que la rediffusion française ait fini par débaptiser T.S. Turner pour le rebaptiser « Mister T » dit tout : on ne vendait pas un rôle, on revendait le même personnage.
Au fond, tout, chez Mister T, tient dans un costume, toujours le même, à la ville comme à la scène. Un costume cousu main, aux codes assumés : la crête inspirée des guerriers mandingues d'Afrique de l'Ouest, les chaînes en or portées en écho aux fers de ses ancêtres esclaves. Il revendique chaque signe.

Ce costume, il ne le quittera vraiment qu'en 2005, lorsque l'ouragan Katrina ravage la Louisiane. Devant ces familles qui ont tout perdu, Mister T ne supporte plus l'idée de s'exhiber couvert d'or. Il retire ses chaînes et les met aux enchères au profit des sinistrés. Ce jour-là, en déposant l'armure, il n'a jamais paru plus humain.
Le culte du héros
Ce que Mister T a offert à toute une génération, c'est une chose rare : une brute qu'on pouvait aimer sans crainte, un dur à cuire qui vous disait de bien travailler à l'école. Une idole qui réconciliait la force et la morale, entre les biceps, le sourire et l'autodérision. Le genre de héros qu'on croit sorti d'une fiction, et qui, pourtant, a bel et bien existé : un héros pour de vrai.




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