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Les Maîtres de l'Univers : la naissance d'un mythe

  • 28 juil.
  • 10 min de lecture

Il est rare qu'une légende de la culture pop naisse dans un rayon de magasin de jouets plutôt que sur une page de scénario. C'est pourtant l'histoire des Maîtres de l'Univers. Avant le dessin animé, avant le grand écran : une simple figurine de plastique tout en muscle, posée sur le bureau du PDG de Mattel. Tout le reste, la série culte, son spin-off au féminin, le film en chair et en biscoto, viendra ensuite, pour nourrir et faire vivre la gamme de jouets. Retour sur la fabrication d'un mythe des années 80.


Au commencement, le jouet (1982)

À la fin des années 70, Mattel regarde son concurrent Kenner engranger une fortune colossale avec les figurines Star Wars. Le géant du jouet avait pourtant eu la licence de George Lucas entre les mains avant de la refuser, jugeant le prix trop élevé. La firme n'est pourtant pas novice sur le terrain du jouet pour garçons : depuis 1972, elle y règne avec Big Jim, une figurine articulée au torse bombé et aux biceps gonflants, dotée d'un bouton poussoir dans le dos qui lui fait décocher un coup de karaté. Énorme succès en Europe, la gamme s'essouffle toutefois aux États-Unis dès 1977. Le marché des garçons retombant peu à peu dans l'ombre de sa poule aux œufs d'or Barbie, Mattel veut y revenir en force et confie à son designer Roger Sweet le soin d'imaginer une nouvelle gamme d'heroic fantasy.


En 1981, Mattel signe un contrat pour éditer les figurines du film Conan le Barbare qu'Universal prépare avec Arnold Schwarzenegger, avant de se rétracter au début de 1982, refroidi par la violence et la nudité d'un long-métrage interdit aux plus jeunes. La firme préfère alors développer son propre barbare, taillé sur mesure pour les enfants. Roger Sweet a d'ailleurs toujours nié la moindre filiation, affirmant avoir imaginé le personnage, son nom et son prototype dès 1980, avant même la sortie du film, et Mattel remportera le procès que lui intente l'ayant droit de Conan. Si Sweet en revendique ainsi l'idée, ce sont toutefois les crayons du dessinateur Mark Taylor qui fixent l'allure définitive de Musclor, du harnais à croix templière aux jambières de fourrure. Les deux hommes se disputeront cette paternité durant des décennies. La paternité exacte du concept reste donc discutée, mais une chose est sûre : Musclor et le colosse de Schwarzenegger, tous deux propulsés en 1982, appartiennent à la même grande famille de l'heroic fantasy musclée. C'est bien de cet atelier, entre le souvenir de Big Jim et l'air du temps barbare, que sort l'homme le plus fort de l'univers.


La gamme Masters of the Universe, abrégée MOTU, arrive dans les rayons américains en 1982. Mattel prend le contre-pied de la mode : là où Star Wars avait imposé la figurine de 9 centimètres, la firme opte pour un format d'environ 14 centimètres. Plus gros que les figurines de Kenner, mais plus petit que le grand Big Jim et ses 25 centimètres, Musclor tient parfaitement dans la main d'un enfant. Ce gabarit n'a pourtant rien d'un hasard : c'est un calcul d'une redoutable intelligence industrielle.

Car derrière le colosse se cache une véritable machine à économiser les moules. Un même corps musclé, réutilisé d'un personnage à l'autre, sert de base à une bonne partie du casting : il suffit de le coiffer d'une nouvelle tête, d'une armure ou d'une couleur pour obtenir un nouveau guerrier. Mieux encore, le format tombe pile pour recycler un ancien véhicule comme le Chenillette 007 ou un vieux moule maison, celui du tigre d'un coffret safari de la gamme Big Jim sorti en 1976. Taillé à l'origine pour des figurines bien plus grandes, l'animal se transforme, aux côtés du petit, mais costaud, Musclor, en une monture impressionnante : le tigre de combat. Et le même moule resservira encore, repeint puis floqué de violet, pour donner Panthor, la panthère de Skeletor. Une taille savamment réfléchie, donc, au service d'une rentabilité maximale.

La première vague de jouets réunit huit figurines principales, deux véhicules, le tigre de combat et surtout l'un des décors les plus mythiques de l'histoire du jouet : le Château des Ombres, le fameux Grayskull.


Le trait de génie tient dans un détail : chaque figurine est vendue accompagnée d'une mini-bande dessinée qui raconte l'aventure du personnage et enrichit l'univers d'Eternia. D'abord signés DC Comics, puis réalisés par Mattel, ces livrets construisent la mythologie petit à petit, directement entre les mains des enfants. Dans ces tout premiers récits, Musclor n'est pas encore un prince, mais un barbare issu d'une tribu sauvage. Le Prince Adam et le principe même de la transformation ne seront inventés qu'en 1983, pour les besoins du dessin animé.

En France, les figurines débarquent peu après le lancement américain, à partir de 1983, mais c'est la télévision qui va faire exploser leur popularité.


Le dessin animé, un moteur promotionnel (1983-1984)


Pour soutenir sa gamme, Mattel commande au studio Filmation une série d'animation entièrement pensée comme un support publicitaire. Musclor et les Maîtres de l'Univers voit le jour en 1983 sous la houlette des producteurs Lou Scheimer et Hal Sutherland. Le studio n'en est d'ailleurs pas à son premier héros musclé : on lui doit déjà le Tarzan de 1976, le Flash Gordon de 1979 et surtout Blackstar, ce guerrier terrien échoué sur une planète extraterrestre qui, dès 1981, préfigure presque trait pour trait l'aventure de Musclor. Le résultat dépasse toutes les attentes : sur 130 épisodes, Filmation bâtit un univers cohérent, riche et attachant, bien plus vaste que la simple vitrine de jouets qu'on lui demandait.

Au-delà des bastons hebdomadaires, Filmation glisse de vrais fils affectifs dans le récit. Dès le premier épisode diffusé en France, Adam, grâce à un générateur de souvenirs, apprend son origine humaine : celle de sa mère, venue de la Terre et restée sur Eternia par amour. On apprend aussi, avec Tila, le secret de ses origines : capitaine de la garde, élevée par le Maître d'armes, elle ignore que la Sorcière est en réalité sa mère.

C'est à ce moment que naît la mécanique définitive : le Prince Adam, héritier oisif du Roi Randor, brandit son glaive magique, prononce la formule « Par le pouvoir du crâne ancestral » et devient Musclor, l'homme le plus fort qui ait existé jusqu'ici, toujours prêt à aider ses amis trop souvent dans le pétrin et surtout à défier le diabolique Skeletor. La Sorcière du Château des Ombres, le Maître d'armes et Orko sont les seuls dans la confidence.

En France, la série arrive le 6 janvier 1984 sur Antenne 2, au sein de Récré A2 ; elle sera rediffusée dans Éric et compagnie le 26 juin 1989.

Curiosité de taille : le véritable pilote de la série, « Le Diamant qui fait disparaître », celui-là même qui présente Eternia et défile l'ensemble des personnages, n'a pourtant jamais été diffusé du temps de Récré A2. Sur les 130 épisodes, seuls 82 ont été doublés à l'époque, et le pilote figure parmi la quarantaine de manquants : il faudra attendre son doublage pour l'édition DVD de Déclic Images, au début des années 2000, pour le découvrir enfin en version française. Les petits Français ont donc fait connaissance avec Eternia par un tout autre épisode, « La quête de Tila ».



Côté voix, Philippe Ogouz double Musclor, voix française des acteurs américains Patrick Duffy, Martin Sheen, Dustin Hoffman, Bruce Lee ou John Travolta. On lui doit aussi les voix de personnages principaux de séries d'animation, notamment dans Capitaine Flam, Edgar de la Cambriole et Ken le Survivant.

Gérard Hernandez, puis Jacques Ferrière, incarnent Skeletor. Évelyn Séléna, puis Catherine Conet, prêtent leur voix à Tila : très active dans le doublage, Évelyn Séléna est notamment la voix française de Meryl Streep, Glenn Close et Jane Seymour, ainsi que Carrie Fisher (la princesse Leia de la trilogie Star Wars originale), mais aussi celle de Linda Gray dans le rôle de Sue Ellen Ewing dans Dallas (1978-1991), de Jaclyn Smith alias Kelly dans Drôles de dames ou encore la première voix de Shyrka dans Ulysse 31. Enfin, Pierre Trabaud campe Orko, Gringer et le Monstre ; on lui doit également Joe Dalton, Tortue Géniale ou Piccolo dans la saga Dragon Ball, et la première voix de Daffy Duck.


Porté par le triomphe de la série, Musclor déborde vite des rayons de jouets pour envahir le quotidien des enfants.


Le générique français n'est pas une chanson, mais un simple speech de présentation en voix off. Or, pas de générique chanté, pas de disque à vendre. Pour lever l'obstacle, AB Productions écrit un titre à la gloire des Maîtres de l'Univers, confié à Alain Chaufour, l'un des animateurs de Récré A2, et diffusé sous forme de clip pendant l'émission. Alain prête d'ailleurs aussi sa voix aux livres-disques et livres-cassettes qui racontent l'histoire à toute une génération de gamins, à volonté sur leur platine ou dans leur walkman. De quoi faire vivre les figurines entre deux épisodes.

Dès 1984 paraît un album de vignettes Panini, dont les 200 images autocollantes s'intercalent dans une bande dessinée en noir et blanc, complétée en son centre par un grand poster réunissant tout l'univers d'Eternia. Un véritable empire du produit dérivé se construit : bob, tee-shirts et déguisements pour se glisser dans la peau du héros, mais aussi papeterie, linge de maison et gadgets en tout genre, château des Ombres en carton à construire dans Pif Gadget, stickers holographiques offerts en 1985 par les fromages Les Juniors.


C'est dans ce sillage qu'apparaît le Club des Maîtres de l'Univers, plus connu sous le nom de « Club Musclor », conçu à la manière du club Barbie mais décliné cette fois pour les garçons. Pour 35 francs, un chèque signé des parents et un coupon à renvoyer par voie postale, l'enfant s'abonne douze mois durant, reçoit sa carte de membre, le fascicule Les Aventures des Maîtres de l'Univers, une surprise pour son anniversaire et surtout des cadeaux de bienvenue : un poster en relief de Musclor sur son tigre, un badge à arborer fièrement sur son blouson, un tampon pour signer ses lettres et décorer ses cahiers, ou encore un stylo calculatrice, une carte « super forme » thermosensible... La mécanique, elle, ne varie pas : transformer le petit téléspectateur en membre fidèle, porteur volontaire des couleurs de la marque jusque dans la cour de récréation.


She-Ra et la conquête des petites filles (1985-1986)

Fort de ce succès, Mattel applique la recette au public féminin. En 1984 naît une gamme de figurines dérivée, Princesse du Pouvoir, centrée sur la vaillante She-Ra. Filmation produit en 1985 une série spin-off qui, plutôt que de viser exclusivement les filles, se pense comme une véritable suite aux Maîtres de l'Univers.


Pour souder les deux univers, un long-métrage sert de trait d'union : Les Maîtres de l'Univers : Le Secret de l'épée. À l'origine, il s'agit des 5 premiers épisodes de la série She-Ra, assemblés et complétés pour en faire un film destiné aux salles. On y découvre le lien qui unit les deux héros : She-Ra n'est autre qu'Adora, sœur jumelle du Prince Adam, enlevée bébé par le monstrueux Hordak, chef de la Horde. Le Prince Adam franchit un portail dimensionnel jusqu'à la planète Etheria, remet à sa sœur le second glaive du pouvoir et lui révèle sa véritable identité.



En France, la sortie du film s'accompagne d'une véritable offensive promotionnelle à l'automne 1985. Les héros quittent le celluloïd pour débarquer en chair et en costume sur les plateaux de télévision : le 28 octobre 1985, Musclor en personne, entouré de She-Ra et de Skeletor, est interviewé par Christophe Dechavanne dans C'est encore mieux l'après-midi, sur Antenne 2. Dans le même temps, Récré A2 s'associe à Télé 7 Jours pour un grand concours étalé sur deux semaines. Preuve, s'il en fallait, que le film n'est pas un simple produit dérivé mais le fer de lance d'une campagne pensée pour installer durablement la marque.


En France, la série She-Ra, la princesse du pouvoir est diffusée à partir du 24 janvier 1986 sur Antenne 2, toujours dans Récré A2. L'animateur Corbier s'amuse d'ailleurs à jouer les amoureux transis de la Princesse jusqu'à lui écrire une ode. La boucle est bouclée : le jouet a engendré une série, qui a engendré une gamme dérivée, qui a engendré une seconde série et un film pour tout relier.


Le grand écran en chair et en os (1987)

Ultime étape de la légende : le passage au cinéma en prise de vues réelles. En 1987, la société de production Cannon flaire la poule aux œufs d'or et confie au débutant Gary Goddard une adaptation en long-métrage, sur un scénario de David Odell et Stephen Tolkin. Le budget avoisine les vingt millions de dollars.

Le bodybuildé Dolph Lundgren, révélé par Rocky IV, enfile l'armure de Musclor, face à un Frank Langella méconnaissable sous le maquillage de Skeletor. À leurs côtés, une toute jeune Courteney Cox, encore débutante, et le nain Gwildor, qui reprend le rôle de faire-valoir comique tenu par Orko dans la série. En version française, Musclor emprunte cette fois la voix de Richard Darbois et Skeletor celle de François Chaumette.

Un récit qui prend des libertés pas forcément bienvenues : Eternia est déjà tombée aux mains de Skeletor, et Musclor, accompagné de Tila et du Maître d'armes, fuit sur Terre grâce à une clé cosmique ouvrant des passages entre les mondes. Le film sort en France le 9 décembre 1987, distribué par Cannon France et UGC. Échec commercial à sa sortie à l'international, il deviendra avec le temps un nanar résolument culte, tendre madeleine pour les enfants des années quatre-vingt.



Un mythe installé

Des figurines de 1982 au grand écran de 1987, les Maîtres de l'Univers auront imposé bien plus qu'une gamme de jouets : un modèle économique. Celui du jouet qui engendre son propre dessin animé publicitaire, lequel dope des ventes qui financent à leur tour de nouveaux personnages, un cercle dont l'empreinte marque encore aujourd'hui l'industrie du jouet et du divertissement. La recette fait aussitôt école, et la concurrence s'y engouffre : dès le milieu des années 80, M.A.S.K., Golden Girl, SOS Fantômes et quantité d'autres franchises calquent la formule et grignotent le terrain de Mattel.


Pour résister, la firme n'a d'autre choix que d'inventer sans relâche, quitte à recycler ses propres trouvailles. Le plus bel exemple reste le slime, cette pâte gluante devenue culte grâce au film SOS Fantômes et à son fantôme vert Bouffe-tout. Mattel l'avait pourtant déjà inventée et vendue dès 1976, telle quelle, dans une petite boîte en plastique. En dotant les Maîtres de l'Univers du Piège Infernal de Hordak en 1986, la marque ne fait donc que remettre au goût du jour une vieille recette maison.

Le temps finit malgré tout par faire son œuvre. À la fin de la décennie, Musclor et les siens s'effacent des écrans et des rayons. Mais ils ne quittent pas les mémoires : régulièrement ravivée par des rééditions, des séries et des films, la mythologie d'Eternia continue de vivre, et Musclor de régner en homme le plus fort de l'univers. La preuve, s'il en fallait une, qu'un mythe peut naître d'un simple rayon de magasin, pourvu qu'on sache ensuite lui raconter une histoire.


Art of Eternia d'après l'oeuvre de Rudy Obrero
Art of Eternia d'après l'oeuvre de Rudy Obrero

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