Spectreman, le super-héros qui s'est fait attendre
Le 5 avril 1979, au journal de 20 heures d'Antenne 2, Patrick Poivre d'Arvor annonce aux enfants une nouvelle qui va, dit-il, « bouleverser la France des moins de dix ans » : un nouveau héros japonais arrive pour la mi-septembre, et il prendra la relève de Goldorak. Les petits téléspectateurs peuvent trépigner, ils vont surtout devoir patienter. Car ce Spectreman promis à la rentrée 1979 ne débarquera finalement sur la deuxième chaîne que le 6 juillet 1982. Trois ans plus tard.
Un héros né dans les fumées d'usine
Reprenons au commencement, c'est-à-dire au Japon. Spectreman est une série produite par P Productions, diffusée sur Fuji TV du 2 janvier 1971 au 25 mars 1972, soit 63 épisodes d'environ 25 minutes chacun. Œuvre de Sôji Ushio et Daiji Kazumine, elle a d'ailleurs changé de titre au fil de trois blocs successifs passant de Space Apeman Gori à Space Apeman Gori vs. Spectreman puis, tout simplement, à Spectreman.
Ce premier titre, « Gori, l'homme-singe de l'espace », mérite un arrêt. Gori, c'est le grand méchant de la série, un savant extraterrestre à l'allure simiesque dont le nom joue sur gorira, le gorille japonais. Autrement dit, la série a d'abord été baptisée d'après son vilain, pas d'après son héros : Spectreman ne figurait même pas dans le titre d'origine. Le justicier a dû se contenter d'un second rôle nominal (Gori vs. Spectreman) avant de finir par rafler l'affiche. Belle inversion des valeurs, où le monstre passe vedette avant que le héros ne lui vole la place. Le nom de Gori a d'ailleurs traversé les frontières puisque Richard Dewitte lui consacrera la face B de son 45 tours, « Spectreman contre Docteur Gori ».

Nous sommes en pleine seconde vague kaiju, ce déferlement de monstres géants qui suit l'âge d'or des années 1960, et Spectreman en est une véritable encyclopédie vivante : chaque semaine ou presque, une nouvelle créature. Mais la série a une idée en tête, et pas des moindres pour l'époque. Ses monstres ne tombent pas du ciel par hasard : ils naissent de la pollution.
Le savant Dr Gori, venu de l'espace, entend punir une humanité qui saccage sa planète, et il fabrique ses horreurs à partir des poisons que les hommes déversent eux-mêmes.

En face, le cyborg Spectreman, envoyé par l'entité Ordinator, se dresse pour défendre une Terre qui, au fond, ne mérite pas toujours d'être sauvée. Sous ses allures de baston hebdomadaire, Spectreman est une fable écologique, intelligente et étonnamment sombre. Avant X-Or, c'est le tout premier super-héros japonais solitaire à débarquer chez nous.
En vocabulaire de genre, Spectreman relève du tokusatsu (les productions japonaises à effets spéciaux, live et costumes) et plus précisément de la famille du kyodai hero, le héros géant qui grandit pour affronter des kaiju, dans la lignée d'Ultraman. Rien à voir avec le sentai, qui repose sur un groupe de héros colorés qui combattent ensemble, ni d'ailleurs avec le henshin hero facon X-Or, qui sont des héros à taille humaine.
Le détour américain
Voici le premier secret de fabrication : le Spectreman que nous avons connu n'est pas tout à fait le japonais. Avant d'arriver en France, la série était passée par les États-Unis, où elle avait été remontée pour la télévision américaine. Épisodes raccourcis, scènes jugées trop violentes coupées, générique entièrement refait. C'est cette version expurgée, tombée d'environ 25 à quelque 22 minutes par épisode, qui a ensuite été doublée en français.
Au passage, quelques noms ont valsé. Le personnage de Râ, sbire de Gori, est devenu Karas ; et l'autorité de la nébuleuse qui commande à Spectreman s'appelle chez nous Ordinator. Même la chanson du générique vient d'outre-Atlantique : le thème français est adapté de la version américaine, et non de l'entraînante marche japonaise d'origine.
La french touch
Côté générique, il y a une petite subtilité : La chanson française existe en deux interprétations de la même mélodie.
La première est signée Marc Pascal, jamais éditée en 45 tours ; on peut l'entendre aujourd'hui dans l'épisode que le podcast La Belle Histoire des Génériques Télé a consacré à la série. Marc Pascal est un chanteur de variété qui eut son heure de gloire avec « Le chanteur d'orchestre » en 1977, avant de devenir un habitué des émissions de Pascal Sevran. C'est sa version qui accompagne la toute première diffusion francophone de la série, sur Télé Monte-Carlo, dans le sud de la France, en 1981, avant d'être éclipsée par celle d'Antenne 2.
La seconde, la plus célèbre, est celle de Richard Dewitte, le chanteur du groupe Il était une fois, sortie en 45 tours chez EMI en 1982.
Et derrière Spectreman lui-même, une voix familière : celle d'Yves-Marie Maurin. Le comédien, disparu en 2009, est aussi Spartakus dans Les Mondes Engloutis, Ryu dans San Ku Kaï, Thésée dans Ulysse 31, et deviendra la voix attitrée de David Hasselhoff. Détail piquant : ce même Maurin prêtait donc sa voix à deux séries japonaises qui ont failli se croiser à la rentrée 1979. Face à lui, le Dr Gori a lui aussi droit à une grande voix : celle de Georges Atlas (1926-1996). Ce comédien franco-suisse a hanté des générations d'enfants sans qu'ils connaissent jamais son visage. Il fut le robot Crag de Capitaine Flam, le Docteur Gang d'Inspecteur Gadget, Ikki et le Grand Pope des Chevaliers du Zodiaque, et une ribambelle de personnages de la saga Dragon Ball, du narrateur à Ten Shin Han. Un habitué des méchants et des colosses, taillé sur mesure pour le savant maléfique.

La rentrée qui n'a pas eu lieu

Le doublage français, semble-t-il, était prêt dès 1979 ; la diffusion était calée pour la mi-septembre. Dans ses livraisons de l'été 1979, Télé Junior accueille le nouveau héros avec enthousiasme, lui consacre quelques encarts et laisse entendre qu'un nouveau succès pourrait bientôt rejoindre ses pages, aux côtés des autres vedettes du petit écran que le magazine adaptait alors en romans-photos.
Et puis, au dernier moment, tout s'arrête, sur décision de Jacqueline Joubert, alors patronne de l'unité jeunesse d'Antenne 2. Elle jugeait la série trop violente pour le jeune public de Récré A2.
On peut deviner ce qui s'est joué. Un an plus tôt, Goldorak avait déclenché une polémique retentissante sur la violence des dessins animés japonais, avec parents inquiets et tribunes indignées. Faire enchaîner aux enfants un tokusatsu peuplé de monstres et d'explosions, au moment précis où l'on cherchait à apaiser les esprits, c'était sans doute prendre un risque de trop. Spectreman a fait les frais de ce climat. Reste une confusion tenace qu'il faut lever. On lit souvent que San Ku Kaï aurait « remplacé » Spectreman. C'est faux. San Ku Kaï, tokusatsu japonais lui aussi, est bien arrivé le 15 septembre 1979, mais dans une autre émission, Les moins de 20 ans et les autres, à destination d'un public plus âgé. Les deux séries n'ont jamais partagé la même case. La coïncidence est calendaire, rien de plus : d'un côté on protégeait les petits de Récré A2, de l'autre on servait aux grands leur dose d'aventure spatiale.
Enfin à l'écran
Il aura donc fallu attendre l'été 1982. Pourquoi ce revirement ? Aucune source ne l'explique vraiment, mais la polémique Goldorak était retombée, d'autres séries japonaises musclées avaient passé la digue entre-temps, et un doublage déjà payé en 1979 ne demandait qu'à être rentabilisé, alors profitant de la torpeur d'un été, Jacqueline Joubert se laisse convaincre. Spectreman avait bien connu une première vie francophone dès 1981 sur TMC, et quelques cassettes VHS circulaient déjà, mais sa véritable entrée sur une grande chaîne hertzienne date du 6 juillet 1982, dans Récré A2, à raison de deux épisodes par semaine, le mardi et le vendredi.
Le décompte final reste un joli casse-tête pour amateurs. Sur les soixante-trois épisodes japonais, la France n'en a connu qu'une sélection, autour de trente-cinq répertoriés en version française, dont trente-trois seulement effectivement diffusés. Certains « inédits » télé ont refait surface en VHS, chez une poignée d'éditeurs, avant que la série, toujours incomplète, ne trouve enfin son coffret DVD en 2017, chez le belge Asia Vision.
L'homme derrière l'armure

Sous le costume doré se cachait Tetsuo Narikawa, cascadeur et maître de karaté, qui délaissa ensuite l'écran pour se consacrer pleinement à son art martial et fonder sa propre fédération. Il s'est éteint le 1er janvier 2010, à 65 ans, emporté par un cancer du poumon.
De la fable anti-pollution japonaise au rendez-vous manqué de 1979, du remontage américain au générique de Dewitte, Spectreman aura donc pris tous les chemins de traverse avant d'atteindre nos écrans. Un héros qu'on a fait attendre, mais qui, une fois arrivé, n'a plus quitté la mémoire de ceux qui avaient l'âge, justement, d'être bouleversés.



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