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Au cœur de l'arc-en-ciel : les dessins animés des années 1980 et l'imaginaire gay

  • il y a 9 heures
  • 10 min de lecture

Les Bisounours, Blondine, les Popples, She-Ra, Jem. Toute une génération a grandi devant ces séries hautes en couleurs, aussitôt rangées dans la case « dessins animés pour filles ». Quarante ans plus tard, une partie du public gay et lesbien se les réapproprie sans complexe, jusqu'aux tee-shirts de la Pride. Coïncidence esthétique, clin d'œil des créateurs, ou relecture d'adultes ? La réponse n'est pas la même selon les titres, et c'est ce qui rend l'histoire passionnante.


Au pays de l'arc-en-ciel


Écartons d'abord une évidence trompeuse. Le drapeau arc-en-ciel dessiné par Gilbert Baker date de 1978. Quand Blondine au pays de l'arc-en-ciel (Rainbow Brite), les Bisounours ou les Popples débarquent au milieu des années 1980, le symbole existe donc déjà, mais il est encore loin d'être universellement lu comme un marqueur gay, surtout auprès des enfants et des studios visant plutôt le grand public familial. La résonance visuelle est réelle, mais elle ne prouve aucune intention.

Ce qui rapproche ces séries de la sensibilité gay tient moins à l'arc-en-ciel qu'à leur registre : douceur revendiquée, expression sans honte des émotions, esthétique du tendre et du kitsch, refus des codes de la brutalité et de la masculinité dure.

La récupération viendra plus tard, et elle est large. Les marques s'en emparent volontiers pour la Pride : les Bisounours accueillent en 2021 un nouveau personnage, « Togetherness Bear » arc-en-ciel, pensée pour incarner l'inclusion et l'acceptation des différences ; Mattel sort en 2022 sa toute première Barbie transgenre, à l'effigie de l'actrice Laverne Cox ; et les collections estampillées de héros d'enfance reviennent chaque mois de juin pour célébrer les Fiertés. Autant de symboles qui parlent de nous, aujourd'hui, bien plus que des intentions de 1985.


La force du cœur


Si ces séries touchent une sensibilité gay, c'est peut-être d'abord parce qu'elles fonctionnent à contre-courant du modèle dominant de leur époque. Au même moment, les dessins animés « pour garçons » célèbrent le corps musclé, l'arsenal et le combat : Musclor, G.I. Joe, Transformers, Mask. En face, Blondine, les Bisounours et les Popples proposent l'exact contraire.

Le héros y est petit, rond, fragile. Sa force ne vient pas des biceps mais de l'affect. L'arme, quand il y en a une, est faite d'amour et de magie : les Bisounours neutralisent le mal en projetant depuis leur ventre un faisceau de tendresse, Blondine rend ses couleurs au monde à coups de poussière d'étoiles. On ne blesse pas, on console. On désarme par la douceur, on résout le conflit par le soin plutôt que par la victoire.

Cette valorisation d'une puissance non agressive, d'une vulnérabilité posée comme une force plutôt que comme une faiblesse, entre en résonance directe avec une expérience minoritaire : celle d'enfants à qui l'on reprochait précisément leur douceur. Des petits garçons s'entendaient dire qu'ils étaient trop sensibles, trop délicats, pas assez bagarreurs. « Sois un homme », chante Emmanuel Moire.


Or ces séries racontaient exactement l'inverse. Ici, la sensibilité n'était pas un défaut à corriger, mais une force. Le personnage qui compatit, qui aime, qui prend soin des autres, c'est lui le héros, c'est lui qui sauve tout le monde. Pour un garçon qui se sentait à l'écart dans la cour de récréation parce qu'il ne jouait pas au foot, qui préférait l'élastique ou sauter à la marelle pour atteindre le « ciel » à son sommet, et qui se reconnaissait peu dans les rapports de force, ces mondes colorés offraient un refuge où être soi-même n'était plus un problème. Et cette promesse arrivait bien avant que l'on ait les mots pour comprendre ce que l'on était. C'est sans doute aussi pour cela qu'elle a laissé une trace aussi profonde.


Le décor complète le tableau. L'espace lui-même est un cocon : tout se passe dans les nuages, dans un pays de coton aux couleurs chaudes et dont les personnages sont des peluches. Un refuge sans angles, à l'opposé des champs de bataille métalliques d'en face. D'ailleurs, l'expression est restée : dire de quelqu'un qu'il vit « au pays des Bisounours », c'est se moquer d'une gentillesse naïve, d'une vision du monde trop douce pour être vraie. Le retournement est parlant : ce que la culture dominante brandit comme une tare, ces enfants en avaient fait un abri. Les jouets suivaient la même logique : là où la figurine de combat se met en scène, l'ourson se câline et se garde la nuit. On ne jouait pas à la guerre, on se faisait un ami.


Une communauté animée

Deux cas se distinguent nettement, parce que la trace d'une intention y existe.

She-Ra et He-Man, d'abord. Erika Scheimer, fille du cofondateur du studio Filmation et voix de la série, l'a raconté dans Men's Health en 2020 : le prince Adam avait été pensé comme un prince « soft », à l'opposé de son alter ego Musclor, tout en muscles.

« It was a joke in the studio; everybody was saying, 'Prince Adam is gay.' »

Elle ajoute que, loin d'être de l'homophobie, beaucoup d'artistes de Filmation, eux-mêmes gays, étaient heureux de se reconnaître à l'écran. On reste dans le sous-texte, pas dans la représentation explicite, mais l'intention, elle, est documentée, ce qui est rare. Et l'ironie est savoureuse : le même personnage est à la fois Adam le doux et Musclor, archétype de l'hétéro increvable. La double vie faite héros.


Jem et les Hologrammes, ensuite. Le culte gay et lesbien autour de la série est ancien et bien réel : double vie de Jerrica, glamour outrancier, et surtout l'épisode « Un rythme endiablé » (The Bands Break Up, S2 Ep5) dans lequel Kimber, la sœur de Jerrica, et Stormer, la rivale du groupe adverse, quittent chacune leur bande, se rencontrent, écrivent une chanson d'amour en duo, montent un groupe à elles deux. Kimber s'installe chez Stormer, qui l'appelle « sa partenaire » et garde sa photo sur la table de nuit. En 2015, le comic officiel a fini par rendre le couple explicite, confirmant ce que le public avait vu quarante ans plus tôt. Détail savoureux : la comédienne qui doublait Stormer en version originale était elle-même lesbienne.



Un tabou sans frontières

Chez nous, ces séries arrivent presque simultanément au milieu des années 80 sur TF1, d'abord dans Vitamine puis dans Salut les p'tits loups. Le public y retrouve la poésie visuelle chère à Christophe Izard : le monde des Bisounours fait directement écho à L'Île aux enfants et aux décors du Village dans les nuages. Bisounours, Blondine et Popples s'y relaient pour le plus grand bonheur des enfants.

Surprise dans les coulisses : ces dessins animés « américains » sont en réalité de purs hybrides. Tous sortent des studios DIC de Jean Chalopin, producteur français qui confie la fabrication de ses séries au Japon. Aux côtés de figures comme Bernard Deyriès ou Bruno Bianchi, Blondine au pays de l'arc-en-ciel est ainsi co-réalisée par Osamu Dezaki, monstre sacré de l'animation nippone (Rémi sans famille, Cobra, Lady Oscar). Autrement dit, la frontière entre « cartoon américain » et « anime japonais » est, dès la production, bien plus floue qu'il n'y paraît.

On pourrait croire que ces références gay ne concernent que les dessins animés américains. Au contraire, le Japon possède une tradition queer plus ancienne et plus explicite. Dès les années 70, le shōjo (la bande dessinée pour filles) invente le « boys' love », tout un genre d'histoires d'amour entre garçons, et cultive l'androgynie comme un idéal de beauté, de Princesse Saphir à Lady Oscar.

Le paradoxe est là : c'est parce que les séries américaines ne montraient rien qu'on peut les « récupérer ». Il reste un sous-texte à décoder, à se réapproprier. Quand l'identité est déjà à l'écran, il n'y a plus rien de sous-entendu et sujet à interprétation.

Et côté français, ce qui nous est parvenu a souvent été librement adapté.


Lady Oscar, tout d'abord. Élevée en garçon et devenue officier, l'héroïne dissimule son identité pour exercer son rôle, rendant son amour pour un homme presque impossible sans un « coming out » avant l'heure. Sous la fiction historique se dessine une véritable métaphore du placard. Mais cette ambiguïté amoureuse, tout comme l'engouement des femmes de la Cour pour l'héroïne, dérange les responsables des programmes jeunesse de l'époque. Lors de la diffusion sur Antenne 2 en 1986, le studio SOFI édulcore donc le texte. Là où la version japonaise assume pleinement une androgynie inspirée du manga de Riyoko Ikeda, le public connaissant parfaitement le sexe de l'héroïne, l'adaptation française prétend que les nobles l'ignorent. Une manière de rationaliser l'attirance des femmes de la Cour et, par là même, d'effacer le sous-texte homoromantique.


Shun d'Andromède incarne, dans Les Chevaliers du Zodiaque, la figure même de l'anti-guerrier : doux, pacifiste et au cœur pur, refusant le combat au milieu d'une série d'une violence assumée. Son androgynie était si marquée — armure rose comprise — que l'anime des années 80 l'a d'abord fait doubler par des comédiennes féminines avant de revenir à une voix masculine. Ce héros frêle permettait pourtant aux téléspectateurs plus sensibles de se projeter dans un modèle alternatif aux figures viriles traditionnelles. Quand le remake Netflix de 2019 l'a transformé en femme, le tollé a été mondial : les fans y ont vu l'effacement pur et simple d'une sensibilité masculine, la perte d'une forme d'empathie si rare dans ce genre de fiction.

Pourtant une nuance protège de la surinterprétation : au Japon, le beau garçon androgyne, le bishōnen, est un idéal esthétique ancien, pas forcément un message gay. Considérer Shun comme « gay », c'est déjà lui coller un préjugé occidental. Et c'est ça, le vrai sujet : coder, vouloir dire et se réapproprier sont trois choses différentes.


Sailor Moon, enfin. Le couple ouvertement lesbien formé par Haruka et Michiru, confirmé par l'autrice Naoko Takeuchi, a été édulcoré en simple amitié dans la version française, tandis que la version américaine en faisait carrément des « cousines ». De même, le couple masculin formé par Zoïsite et Kunzite a été effacé : la version française en a fait deux frères, quand la version américaine, elle, changeait carrément Zoïsite en femme.


L'art du détournement


La réappropriation se joue aujourd'hui largement sur les réseaux, où ces séries connaissent une seconde vie. Encore faut-il distinguer deux mouvements qui se recouvrent sans se confondre.

Le premier est une nostalgie générale, la « nostalgia core » portée par TikTok, où les années 80 servent de refuge esthétique à une génération qui ne les a pas connues. Les Bisounours y reviennent en boucle, souvent relus dans le vocabulaire du soin de soi : leur pouvoir de tendresse devient un symbole de santé mentale et d'intelligence émotionnelle. Rien de spécifiquement gay là-dedans.

Le second l'est franchement. Les mêmes images circulent chargées de signaux communautaires explicites : les oursons repartagés avec les mots-clés #queer ou #wlw (women loving women), une profusion de produits gay-friendly. Le glissement le plus malin joue sur un mot : en anglais, bears désigne aussi une sous-culture gay, ce qui transforme les Care Bears en « oursons gays », entre tendresse revendiquée et second degré : « feral on the outside, soft inside » (féroce dehors, tendre à l'intérieur).


Le cas le plus vivant reste She-Ra, dont le fandom est massivement et ouvertement queer depuis le reboot de 2018 : cosplay, fan art par milliers relayés par la showrunneuse ND Stevenson elle-même, couple Adora / Catra érigé en emblème. Là, ce n'est plus de la relecture : c'est une communauté qui s'est constituée autour d'une œuvre pensée pour elle.

Les mèmes ont fait un sort à nos héros, à commencer par le plus viril d'entre eux. Le plus célèbre reste « Fabulous Secret Powers » (2005), où Musclor entonne en play-back une reprise survoltée de What's Up des 4 Non Blondes. Diffusé à l'époque sur les forums comme « la chanson gay de He-Man », le clip est devenu un classique fondateur de l'humour en ligne. Dans son sillage, des légions d'illustrateurs redessinent ces figures d'enfance en version ouvertement queer, quelque part entre l'hommage et la parodie.


Un terme revient sans cesse dès qu'on aborde le sujet : le camp. Souvent réduit au kitsch, le camp est en réalité une façon de regarder la culture. Il consiste à prendre des codes qu'on dit sérieux ou « normaux », à les pousser jusqu'à l'outrance et, par l'humour et l'artifice, à montrer qu'ils sont eux-mêmes fabriqués. Exagérer une convention, un préjugé, c'est révéler que c'en est un. Le camp est donc politique autant qu'esthétique : une façon, adoptée de longue date par la communauté queer, de s'emparer des images dominantes pour les retourner.


On le voit à l'œuvre aujourd'hui, jusque sur les réseaux. Le créateur américain David Trott (@trottdw) se met en scène dans les décors mêmes de ces séries, Blondine en tête, pour y injecter un humour gay adulte, tendre et ouvertement sexualisé. Prendre une imagerie d'enfance candide et la charger d'une tension érotique : le comique naît tout entier de l'écart. Du camp à l'état pur.

Le collectif américain The Brightside Guys (@guysofbrightside) pousse le procédé plus loin encore, en propulsant une bande de garçons dans l'univers de Barbie.

Les outils d'intelligence artificielle permettent désormais de recréer ces mondes parallèles saturés de couleurs, et à leurs auteurs de s'y projeter directement, en image. Ce que l'enfant des années 80 faisait par la seule imagination, l'adulte d'aujourd'hui le fabrique à l'écran.


Relire sans réécrire


La relecture contemporaine est légitime, à condition de ne pas la projeter sur le passé. Le reboot de She-Ra, justement, dit tout du chemin parcouru. Là où l'original ne pouvait que suggérer, la version 2018 rend explicite, à l'écran et sans détour, l'histoire d'amour entre ses deux héroïnes. Et c'est devenu la norme. Aujourd'hui, une série jeunesse glisse volontiers un personnage gay, nommé, assumé. Dans les années 80, c'était impensable : tout au plus pouvait-on faire passer un sous-texte, un regard, une chanson un peu trop tendre.

C'est un vrai progrès. Les enfants queer d'aujourd'hui se voient enfin nommés, pas seulement devinés. Mais le passage du suggéré à l'affirmé change aussi la texture des choses. Le non-dit des années 80 laissait un espace : un jeu d'interprétation, un secret partagé, une complicité muette. C'est précisément ce vide qui a nourri, des décennies durant, toute la réappropriation. Ni nostalgie du placard ni regret : simplement le constat qu'une part de la magie tenait au silence.


On le vérifie avec le retour de Musclor au cinéma en 2026. Le film de Travis Knight fait de la quête d'identité son fil rouge, et s'ouvre sur un échange limpide : « J'ai promis d'en faire un homme », dit le maître d'armes ; « Quel genre d'homme ? », répond le roi. Toute la question de cet article tient dans cette réplique. La bande-son s'autorise un brin d'audace : elle convoque Boys Don't Cry et le fameux What's Up des 4 Non Blondes, la chanson même du mème gay de Musclor. Un clin d'œil assumé à l'imaginaire queer que le personnage traîne depuis quarante ans, comme pour dire : et pourquoi pas ?


Ces dessins animés n'ont pas été faits pour nous parler d'identité. Mais à un âge où l'on manquait cruellement de modèles, ils nous ont offert un monde de douceur, de couleurs franches et de démesure, où être doux ne rendait pas faible : ça sauvait la mise. Qu'on se les soit réappropriés, bien plus tard, comme un étendard, en dit peut-être moins sur eux que sur ce dont, enfants, nous avions besoin.



1 commentaire

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Tenrual Maharba
Tenrual Maharba
il y a 3 heures
Noté 5 étoiles sur 5.

Article très intéressant 👍😜

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