Des jardins de Tivoli à Dragon Ball : 3 siècles de parcs d'attractions en France
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En août 2026, l’annonce d’un parc Dragon Ball sur les terres de l’ancien Mirapolis a réveillé une mémoire enfouie : celle des grandes utopies de loisirs à la française, ces royaumes de carton-pâte et d’ambition démesurée qui ont jalonné notre histoire depuis la Révolution. Avant Son Goku, il y avait Gargantua ; avant Gargantua, il y avait les feux d’artifice des Ruggieri dans les jardins de Tivoli.
Les origines : jardins d’agrément et premières attractions

L’ancêtre de nos parcs d’attractions n’est pas un manège, mais un jardin. Dès 1766, le financier Simon-Gabriel Boutin aménage, dans l’actuel quartier Saint-Georges à Paris, un vaste domaine d’agrément de huit hectares qu’il baptise Tivoli, en hommage à la ville italienne célèbre pour ses jardins d’eau. Jardins anglais, italien et hollandais, fausses ruines, jeux d’eau : la Folie-Boutin est déjà un décor conçu pour l’émerveillement.
Guillotiné en 1794, Boutin ne verra pas son domaine ouvrir au public : c’est en 1795, sous le Directoire, que le jardin devient un véritable lieu de spectacle payant. Bals, orchestres, ascensions en ballon et feux d’artifice signés Ruggieri y attirent une bourgeoisie avide de s’étourdir après la Terreur. Plusieurs Tivolis se succéderont dans le quartier jusqu’en 1842, date à laquelle le lotissement et le percement des rues auront raison du dernier d’entre eux. On tient là, pour beaucoup d’historiens, l’un des tout premiers parcs d’attractions au monde.

Il faut ensuite attendre le début du XXᵉ siècle pour voir Paris s’offrir des parcs d’attractions modernes, inspirés du modèle américain de Coney Island. Le Luna Park ouvre le premier, en 1909, Porte Maillot. On y découvre le Water Chute, le Scenic Railway et sa « roue diabolique » ; ouvert de treize heures à minuit, il fera le bonheur de plusieurs générations de Parisiens avant de fermer dans les années 1930 et d’être détruit entre 1942 et 1948. À son emplacement se dresse aujourd’hui le Palais des Congrès.
Deux ans plus tard, en 1911, le Magic City lui répond quai d’Orsay, face au pont de l’Alma. Construit par Ernest Cognacq, propriétaire de la Samaritaine, il mêle attractions foraines et curiosités d’un autre âge, dont un affligeant « zoo humain », symptôme de son époque. Le parc ferme dès 1926, se reconvertit en dancing renommé jusqu’en 1934, puis disparaît en 1942.
L’après-guerre et l’essor des parcs à thème
Le loisir de masse change d’échelle dans les années 1960. En 1963, le comédien Jean Richard, passionné d’animaux au point d’avoir installé un zoo à Ermenonville, y crée La Mer de Sable : profitant d’une vaste étendue sablonneuse, il y reconstitue des décors de Far West, bientôt complétés par une Forêt enchantée peuplée des contes de Perrault et de Grimm. C’est l’un des premiers parcs à thème français, et il fonctionne encore aujourd’hui.

Mirapolis, le géant qui a vu trop grand
Le 20 mai 1987, à Courdimanche, près de Cergy-Pontoise, le Premier ministre Jacques Chirac inaugure le premier grand parc à thème français. L’idée est née dans l’esprit de l’architecte Anne Fourcade qui, revenue éblouie d’un voyage à Disneyland en 1982, veut adapter le « royaume enchanté » à la culture nationale : ni Mickey ni princesses américaines, mais les contes, les légendes et la littérature de France.
Le parc, sur cinquante-cinq hectares, sera dominé par une statue de Gargantua de trente-cinq mètres, le géant de Rabelais dont l’avantage n’était pas mince, ses droits étant tombés dans le domaine public.
Pour financer une telle démesure, Anne Fourcade s’appuie, dès 1984, sur le milliardaire saoudien Ghaith Pharaon, rencontré par l’entremise de son père. Son entrée dans le tour de table accélère le projet, qui prend alors une tout autre envergure.
Mirapolis ne manquait pas d’idées. On y trouvait le Miralooping, l’une des premières montagnes russes à inversions de France, un cinéma en relief, un simulateur de vol, un parcours sous-marin en omnimover, la ville engloutie d’Ys peuplée d’une hydre à dix têtes, un village viking dressé autour d’un drakkar, ou encore les tasses de la Chocolatière de Groquik. Le chanteur Carlos en devint le parrain, y poussant la chansonnette le week-end, et les premiers numéros du Juste Prix y furent enregistrés fin 1987, de quoi installer le parc dans l’imaginaire télévisuel du public.

Les chiffres, eux, racontent une tout autre histoire. Les communiqués et la presse tablaient sur deux à deux millions et demi de visiteurs dès la première année. La réalité en est tout autre : la saison 1987 attira quelque 600 000 visiteurs, à peine un tiers de l’objectif affiché. Confiée au Club Med, la saison 1988 marqua pourtant un exploit avec près d’un million d’entrées, une première pour un parc à thème français, à une époque où Disney n’avait pas encore ouvert. Mais l’équilibre financier, fixé à 1,1 million, restait hors d’atteinte, et le déficit se creusait. En 1989, la fréquentation chuta d’environ 30 %, les Franciliens ne représentant plus que 5 % des visiteurs. Les pertes cumulées frôlaient les 300 millions de francs.
Les causes de l’échec s’étaient accumulées : une guerre ouverte avec les forains, furieux d’une TVA à 7 % pour les parcs contre 18,6 % pour eux, qui saccagèrent les installations avant d’imposer leurs propres manèges ; un été 1987 particulièrement pluvieux ; un concept jugé trop élitiste, dont les références littéraires échappaient aux enfants ; et surtout un isolement fatal, le RER n’atteignant Cergy qu’un an après l’ouverture. Placée en cessation de paiement fin 1989, la société dépose le bilan en janvier 1990. Mirapolis ferme définitivement le 20 octobre 1991, après cinq saisons. La statue de Gargantua veillera seule sur les ruines jusqu’à sa destruction en 1995 ; le terrain, longtemps en friche, est racheté par UXCO Group en 2019.
Une génération de parcs, puis le raz-de-marée Disney

Mirapolis n’était pas seul à tenter sa chance. La même année 1987, le Futuroscope pariait près de Poitiers sur l’image et la technologie plutôt que sur le manège, une singularité qu’il cultive encore aujourd’hui : écrans géants et plateformes dynamiques y font la vedette, du survol du monde de L’Extraordinaire Voyage au coaster spatial Objectif Mars, jusqu’à la tempête immersive de Chasseurs de Tornades.
En 1989, le Parc Astérix ouvrait à Plailly, misant sur une licence française forte et l’humour gaulois. Devenu le grand rival francilien de Disney, il s’est forgé une réputation d’usine à sensations : la mythique montagne russe en bois Tonnerre 2 Zeus, l’inversé OzIris survolant l’Égypte, le vétéran Goudurix et ses sept inversions, et depuis 2023 le lancé Toutatis, plus rapide coaster de France.

La même année 1989 voyait aussi naître Big Bang Schtroumpf en Moselle, sous licence Peyo. Vite rattrapé par les difficultés financières, il passa dès 1991 sous pavillon Walibi avant de devenir l’actuel Walygator Parc ; sa spectaculaire tour de chute La Vengeance de Gargamel, inaugurée en 1998, y tourne encore sous d’autres noms.
Puis vint 1992 et l’ouverture d’Euro Disney. Malgré des débuts laborieux, le futur Disneyland Paris imposa d’emblée des standards d’immersion et de service inédits en Europe, et s’installa durablement comme premier parc du continent.
Les décennies suivantes virent le secteur se diversifier. Le Puy du Fou, né de la Cinéscénie de 1978, s’imposa comme référence mondiale du spectacle vivant sans manèges, avec des créations régulièrement primées : l’arène gallo-romaine du Signe du Triomphe, l’assaut des drakkars dans Les Vikings ou le travelling immersif du Dernier Panache. Les parcs régionaux, eux aussi, se modernisèrent.
e cas du Parc Spirou est, à cet égard, riche d’enseignements. Ouvert en 2018 à Monteux, près d’Avignon, il avait fait le pari du patrimoine de la bande dessinée franco-belge : Spirou, Gaston Lagaffe, Lucky Luke, Kid Paddle, ou encore les Schtroumpfs, de retour dans un parc près de trois décennies après Big Bang Schtroumpf. Mais un démarrage en demi-teinte montra vite les limites de l’exercice ; pour élargir son public, il fallut se tourner vers une tout autre puissance de feu, le manga japonais.

En avril 2026, le parc inaugurait Konoha Land, première zone au monde entièrement consacrée à Naruto en dehors du Japon. Cette extension d’un hectare et demi, fruit de quatre années de travail et d’une négociation serrée avec les ayants droit japonais, représentait seize millions d’euros, le plus gros investissement de l’histoire du parc, pour deux attractions, dont la montagne russe Kyûbi Unchained, un village ninja fidèlement reconstitué et un parcours d’entraînement inspiré de l’examen Chûnin. Le succès fut immédiat, confirmant une évidence que le pays du deuxième marché mondial du manga connaissait déjà : là où l’héritage de la BD franco-belge peinait à remplir les allées, un blockbuster de la pop culture japonaise suffisait à faire affluer une nouvelle génération.
Le nouveau chapitre : Dragon Ball sur les cendres de Mirapolis
Le 24 août 2026, lors de la visite du prince héritier Mohammed ben Salmane à Paris, Emmanuel Macron a officialisé un accord franco-saoudien pour la création de trois parcs à thème en région parisienne, dans le cadre de la stratégie « Choose France ». Les chiffres avancés par l’Élysée donnent le vertige : six milliards d’euros d’investissement, vingt-deux mille emplois annoncés. L’opérateur est Qiddiya Investment Company, filiale du fonds souverain saoudien PIF, qui développe déjà un parc Dragon Ball près de Riyad. Le président a parlé d’une annonce « du jamais vu depuis Disneyland Paris ».
Plusieurs points restent toutefois à préciser. Valérie Pécresse, présidente de la région Île-de-France, a publiquement confirmé, dès le 24 août, que la collectivité travaillait depuis dix-huit mois à l’implantation du parc Dragon Ball sur le site même de l’ancien Mirapolis. Reste que l’accord porte sur trois parcs « près de Cergy-Pontoise » : l’ampleur du complexe pourrait exiger des terrains complémentaires. La déclinaison contractuelle de la licence, le calendrier (l’horizon 2032 est évoqué pour le premier parc, appelé à s’étendre sur quelque 500 000 mètres carrés) ainsi que les inévitables questions d’aménagement restent, eux aussi, à trancher. La desserte, surtout, sera scrutée de près : contrairement à Mirapolis en 1987, Cergy est aujourd’hui reliée à Paris par le RER A, un atout considérable ; mais le site reste à l’écart du Grand Paris Express, et l’acheminement de plusieurs millions de visiteurs jusqu’aux portes du parc devra être entièrement repensé.
Le pari n’a pourtant rien d’absurde. La France est le deuxième marché mondial du manga derrière le Japon, et Dragon Ball l’une des franchises les plus lucratives de la planète. Là où Mirapolis pariait sur une culture nationale jugée trop scolaire, le nouveau projet s’appuie sur un univers à l’identité immédiate et universelle. Pour toute la génération Club Dorothée et ses descendants, l’idée qu’un territoire de la région parisienne se transforme en Kamé House géante a quelque chose de vertigineux.
Quid des deux autres parcs ?
Reste une inconnue qui fait rêver : celle des droits. Si, comme pour le parc jumeau de Qiddiya près de Riyad, dont l’accord avec Toei Animation a été signé en mars 2024, la porte d’entrée du projet français est bien le studio japonais, alors le champ des possibles dépasse de très loin le seul Sangoku. Car Toei, ce n’est pas que Dragon Ball : c’est la maison qui a animé, depuis un demi-siècle, une bonne partie des héros ayant forgé l’imaginaire de toute une génération française : Goldorak, Albator, Capitaine Flam, Candy, les Chevaliers du Zodiaque, Sailor Moon, et bien sûr One Piece.

De quoi nourrir les spéculations sur les deux autres parcs, dont les thèmes restent secrets. Pourquoi, dès lors, ne miser que sur Dragon Ball quand l’univers du manga est un continent ? Le candidat le plus évident serait One Piece, produit lui aussi par Toei et devenu la franchise la plus puissante du moment. Mais on peut aussi rêver, pour la génération Récré A2, d’un parc plus vintage : Goldorak, dont la France entretient un culte tenace, Albator ou les Chevaliers du Zodiaque feraient d’évidents candidats.
Un bémol tempère toutefois l’enthousiasme : produire l’animé ne signifie pas détenir seul toutes les clés. Chaque licence relève d’un montage de droits distinct, partagé avec les auteurs et les éditeurs, et suppose sa propre négociation. Le cas de Candy en est l’illustration cruelle : malgré son immense popularité, la série est depuis un quart de siècle prisonnière d’un litige entre sa scénariste et sa dessinatrice, qui en gèle presque toute exploitation. La nostalgie, ici, ne suffit pas : encore faut-il que les droits soient libres.
La concurrence : un paysage saturé
Reste à savoir dans quel monde ce projet débarque. Le paysage français est aujourd’hui trusté par un quatuor de tête. Disneyland Paris domine hors catégorie, avec plus de dix millions de visiteurs par an pour son seul parc principal, et poursuit son expansion avec une nouvelle zone Reine des Neiges en 2026. Le Puy du Fou a franchi la barre des trois millions de visiteurs en 2025, talonné par le Parc Astérix qui, avec près de 2,9 millions d’entrées et un plan d’investissement de 250 millions d’euros d’ici 2030, s’affirme comme le concurrent francilien le plus frontal. Le Futuroscope complète ce carré de tête, autour de deux millions de visiteurs.
À l’échelle européenne, un autre géant se profile : le premier parc Universal du continent doit ouvrir au Royaume-Uni, près de Bedford, dès 2031, soit avant le parc Dragon Ball. C’est dire si la concurrence sera rude.
Le projet devra donc affronter le mur même sur lequel Mirapolis s’était fracassé : un marché francilien écrasé par Disney, et un site dont l’accessibilité reste, comme en 1987, le talon d’Achille. La symétrie avec l’aventure d’alors est d’ailleurs troublante. Ce sont encore des capitaux saoudiens qui financent le rêve, après ceux de Ghaith Pharaon. Et si Mirapolis avait cru séduire avec les contes de notre patrimoine, l’époque, elle, a tranché : la leçon du Parc Spirou vient de le rappeler, même le meilleur de la bande dessinée franco-belge ne suffit plus, il faut désormais la puissance de feu du manga pour faire courir les foules.
Mais c’est peut-être là que réside la vraie promesse pour la génération Club Dorothée, la perspective, une fois franchies les portes du parc, de redevenir pour quelques heures l’enfant émerveillé que l’on a été. Trente-cinq ans après la chute de Gargantua, le pari reste entier ; mais si le dragon Shenron doit un jour survoler Courdimanche, nul doute qu’il y trouvera, déjà prêts à y croire, quelques millions de grands enfants.




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