Le plus beau des rendez-vous télé : 20 ans de terres inconnues
La télévision jeunesse des années 80 cherchait déjà à ouvrir nos yeux sur le monde. Dans Récré A2, Légendes indiennes et Les Légendes du monde nous transportaient au cœur des mythes des peuples d'Amérique et d'ailleurs. À la fin de chaque épisode des Mystérieuses Cités d'or, une courte pastille documentaire nous faisait découvrir les Incas, les Mayas ou les Olmèques, leurs rites et leurs croyances. L'ouverture d'esprit passait alors par les histoires, les légendes, l'imaginaire.
Rendez-vous en terre inconnue prolonge cette tradition de la télévision publique, avec une différence de taille : elle ne raconte plus des mythes, elle nous fait côtoyer le réel d'aujourd'hui.
Imaginée en 2004 par Frédéric Lopez, d'abord sur France 5 puis sur France 2 à partir de 2006, l'émission a été incarnée par son créateur pendant 14 ans et 26 numéros, avant qu'il ne passe le relais à Raphaël de Casabianca (2019-2024, huit voyages), puis à Laury Thilleman, déjà trois voyages à son actif. Frédéric Lopez, qui en reste le producteur, a repris une dernière fois son sac pour les 20 ans de l'émission, auprès des Turkana du Kenya avec Kendji Girac. Elle est pour moi la plus belle émission de la télévision contemporaine, et peut-être de tous les temps.
Un regard de cinéma
Tout commence par l'image. Des plateaux d'Abyssinie aux forêts de Papouasie, des steppes mongoles aux portes du désert du Namib, chaque épisode est un choc esthétique.
Les plans larges, la lumière rasante, les silhouettes découpées sur l'horizon relèvent moins du documentaire télé que du grand cinéma. On pense au western, à ces paysages immenses où l'homme paraît minuscule, et au souffle de Danse avec les loups : la même fascination pour une terre et pour ceux qui l'habitent, la même lenteur assumée, le même dépaysement total. Et puis les ciels : les aurores, les couchers de soleil, les horizons à perte de vue. Dans le dernier numéro, chez les Ovakuvale d'Angola, la pluie elle-même devient un personnage : inquiétante pour nous, bénie pour eux.

Au souffle des grands espaces répond l'intimité des gros plans : un sourire, une parure, un tissu, des mains qui travaillent, qui pétrissent, qui tressent. Chaque geste du quotidien est filmé avec respect, au rythme de ceux qui l'accomplissent, dans une musicalité et une richesse de couleurs qui font de chaque épisode un véritable tableau vivant.
Ces images extraordinaires, on les doit à des artisans de l'ombre, que l'émission a d'ailleurs l'élégance de mettre en lumière dans sa seconde partie, Retour de terre inconnue. Derrière chaque voyage, il y a des mois de repérages, une équipe réduite de passionnés et des signatures fidèles : Frédéric Lopez, bien sûr, auteur et producteur via sa société Adenium TV, Franck Desplanques, coauteur et rédacteur en chef, les réalisateurs Xavier Lefebvre, Thierry Robert, Roland Théron, Christian Gaume et Pierre Stine, et, aux débuts de l'aventure, les producteurs Yves Darondeau et Christophe Lioud.
Des valeurs à contre-courant
Partage, écoute, tolérance, sobriété : l'émission diffuse à une heure de grande écoute tout ce que notre époque semble avoir oublié. Face à des peuples qui possèdent peu, le matérialisme occidental apparaît soudain dérisoire. Aucun discours moralisateur : il suffit de filmer un repas partagé, un geste d'accueil, une journée de travail pour que la leçon s'impose d'elle-même.

Au fil des jours, les portes s'ouvrent plus grand. On assiste aux confidences entre femmes, à l'intimité des couples, aux rites de passage, aux préparatifs d'un mariage, aux jeux des enfants. Les témoignages sont saisissants : des hommes et des femmes au destin rude racontent la perte, l'union imposée, la polygamie, la violence, l'accouchement, l'isolement, et pourtant chaque récit dit la résilience et le courage. Derrière la dureté de la vie, il y a toujours une joie, des sourires, et une forme d'acceptation sereine face à ce qui ne dépend pas de soi.
Cette sérénité, je l'ai retrouvée au Sri Lanka, quelques semaines après le tsunami de 2004, chez des gens qui avaient tout perdu. Ils vous offraient le peu qui leur restait et vous ouvraient leur intimité, ce que personne chez nous n'oserait faire, par peur ou par honte. Si vulnérables, et pourtant un sourire sincère aux lèvres : un simple merci prenait alors tout son sens. Je l'ai retrouvée aussi chez les enfants d'un orphelinat de Thaïlande, qui avaient su construire un foyer hors normes, une famille de fortune, bienveillante et solidaire.
C'est cela que Rendez-vous en terre inconnue nous rappelle : la dignité ne se mesure pas à ce que l'on possède, mais à ce que l'on accepte et à ce que l'on en fait.
La célébrité remise à zéro

Les célébrités sont nécessaires pour attirer le public. Mais c'est justement là que réside le génie du concept : une fois arrivées au village, elles ne sont plus rien. Leur statut de vedette s'évapore, parfois jusqu'au ridicule. On se souvient d'Adriana Karembeu chez les Amharas d'Éthiopie, gênée, presque honteuse d'avouer : « Mon métier, c'est vrai pourtant, c'est d'être belle. » De Zazie chez les Korowai, dont le métier de chanteuse ne signifie rien pour ses hôtes. De Tony Parker, star planétaire du basket, redevenu un inconnu parmi les Ovakuvale d'Angola.
Toutes se plient aux rituels et aux coutumes, acceptent la perte de confort, une nourriture parfois difficile, une hygiène précaire. Cette sobriété forcée devient, au fil des jours, une humilité sincère.
Chaque numéro laisse des images gravées. Muriel Robin, marraine de l'aventure, qui, lors du premier numéro diffusé sur France 2 en 2006, s'enduit le corps d'ocre en imitant les femmes himbas de Namibie, puis l'émotion de la reine himba découvrant la mer pour la première fois. Charlotte de Turckheim affrontant le froid polaire chez les Nénètses de Sibérie. Bruno Solo chevauchant avec les cavaliers mongols de l'Altaï. Gilbert Montagné, aveugle, découvrant les Zanskarpas par le toucher, les sons et les voix, et marchant au bord du vide sur les sentiers de l'Himalaya. Zabou Breitman chez les Nyangatom d'Éthiopie, qui confiera qu'après la naissance de ses enfants, c'est la plus belle chose qui lui soit arrivée. Et Vianney, dans le désert brûlant du Danakil, composant sur place Dabali, une chanson en hommage à une jeune femme afar.
Le langage du cœur

Sans parler la même langue, on se comprend. Un regard, un rire, une main tendue suffisent : ils rassurent, ils accueillent, ils incluent. L'émission montre ce qu'il y a d'universel en nous : la fraternité, la réciprocité, le besoin d'être reconnu par l'autre.
Elle invite aussi à relativiser notre propre condition, face à des peuples qui luttent chaque jour pour survivre : contre la sécheresse, la déforestation, l'urbanisation qui grignote leurs terres, et parfois contre la tentation, pour leur jeunesse, de s'émanciper des traditions grâce à l'éducation, au risque de menacer la survie même de la communauté.
La force du message
Et puis il y a la séquence des adieux, le moment que tout le monde redoute. Après quelques jours seulement, les liens tissés sont si forts que la séparation devient un déchirement. Les regards s'embuent, les mains se serrent une dernière fois, on sait qu'on ne se reverra sans doute jamais.
Cette émotion-là, je l'ai moi-même vécue bien des fois au fil de mes voyages, et c'est peut-être pour cela qu'elle me bouleverse autant : devant l'écran, on partage ce déchirement en phase avec les héros de chaque film. Raphaël de Casabianca a d'ailleurs fini par quitter l'émission, ne supportant plus ces adieux à répétition.
Là est peut-être la plus grande force de Rendez-vous en terre inconnue : ne pas figer ces peuples dans une carte postale, mais les montrer à la croisée des chemins, entre héritage et modernité. Et nous rappeler, au passage, que nous aurions souvent à apprendre de ceux que l'on croit démunis : ils ne possèdent presque rien, mais ils ont compris l'essentiel.

Liste des émissions
Replay sur France.tv
Avec Frédéric Lopez
2004 : Thierry Lhermitte à Madagascar (France 5)
2005 : Pierre Palmade chez les Touaregs, au Niger (France 5)
2005 : Emmanuelle Béart chez les Bédouins de Socotra, au Yémen (France 5)
2005 : Muriel Robin chez les Pygmées Bagyélis, au Cameroun (France 5)
2006 : Muriel Robin chez les Himbas, en Namibie
2006 : Patrick Timsit chez les Mentawaï, en Indonésie
2007 : Charlotte de Turckheim chez les Nénètses, en Sibérie
2007 : Bruno Solo chez les cavaliers mongols de l'Altaï, en Mongolie
2008 : Adriana Karembeu chez les Amharas, en Éthiopie
2009 : Édouard Baer chez les Dogons, au Mali
2009 : Zazie chez les Korowai, en Papouasie occidentale
2009 : Gilbert Montagné chez les Zanskarpas, en Inde
2010 : Marianne James chez les Bajaus, en Indonésie
2010 : Gérard Jugnot chez les Chipayas, en Bolivie
2010 : Virginie Efira chez les Tsaatans, en Mongolie
2011 : Frédéric Michalak chez les Lô Lô Noirs, au Vietnam
2012 : Zabou Breitman chez les Nyangatom, en Éthiopie
2012 : Sylvie Testud chez les Goranes, au Tchad
2013 : François-Xavier Demaison chez les Raïka, en Inde
2014 : Mélissa Theuriau chez les Maasaï, en Tanzanie
2014 : Arthur chez les Quechuas, au Pérou
2016 : Clovis Cornillac chez les Miao, en Chine
2016 : Mélanie Doutey chez les éleveurs de chameaux de Bactriane, en Mongolie
2017 : Cristiana Reali chez les Worrorra, en Australie
2017 : Kev Adams chez les Suri, en Éthiopie
2018 : Thomas Pesquet chez les Kogis, en Colombie
Avec Raphaël de Casabianca
2019 : Franck Gastambide chez les Van Gujjar, en Inde
2019 : Estelle Lefébure chez les Samburu, au Kenya
2020 : Nawell Madani chez les éleveurs de yaks, en Mongolie
2021 : Vianney chez les Afars, en Éthiopie
2022 : Oli chez les Vezo, à Madagascar
2023 : Jarry chez les Inughuit, au Groenland
2024 : Slimane chez les Bijagos, en Guinée-Bissau
2024 : Tomer Sisley chez les Dolpo-pa, au Népal
Avec Frédéric Lopez (numéro des 20 ans)
2025 : Kendji Girac chez les Turkana, au Kenya
Avec Laury Thilleman
2025 : Cyril Lignac chez les Gauchos, au Chili
2026 : Stéphane De Groodt chez les Wauja, au Brésil
2026 : Tony Parker chez les Ovakuvale, en Angola



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