Super Jetter : le premier "manga" diffusé en France
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On répète volontiers que Goldorak fut « l’an zéro » du manga en France, ce 3 juillet 1978. La formule est belle, et pas fausse quant à l’impact. Mais dix ans plus tôt, une autre série japonaise annonçait déjà la couleur sur le petit écran français, le temps d’un seul épisode, aussitôt oublié.
Une soirée japonaise à l’ORTF

Le vendredi 20 septembre 1968, la deuxième chaîne de l'ORTF proposait la troisième de ses « Soirées Japonaises », ces programmes de plus de deux heures réalisés par Hubert Knapp, l'un des maîtres du documentaire et du portrait à la télévision. Les programmes sont présentés par l'actrice Keiko Kishi, épouse du cinéaste Yves Ciampi, lui-même artisan des échanges franco-japonais qui produira en 1971 Oum le dauphin blanc. Ambassadrice de la culture nippone en France, elle était toute désignée pour incarner ce lien entre les téléspectateurs et les oeuvres nippones. Fictions, marionnettes, documentaires, animation : une immersion dans l'archipel japonais, à une époque où celui-ci restait pour le public une contrée lointaine et méconnue.
Ce soir-là, en version originale sous-titrée et en couleurs, était présenté le dernier épisode d’une série de science-fiction alors inconnue chez nous, Super Jetter « La nuit de la rose sanglante ».
Le garçon venu du futur

« Super Jetter, le garçon venu du futur » avait été diffusée au Japon du 7 janvier 1965 au 20 janvier 1966 sur TBS : 52 épisodes en noir et blanc, produits par le studio TCJ (futur Eiken), sur des musiques de Takeo Yamashita et un chara-design de Fumio Hisamatsu, également auteur du manga d’origine. Son héros est un patrouilleur temporel du XXXe siècle, échoué dans notre présent à bord de son vaisseau, "L'Étoile filante". Il dispose d'une ceinture antigravité, d'un pistolet paralysant, et peut arrêter le temps pendant trente secondes.
Loin d'être un simple divertissement, la série faisait appel à de vrais écrivains de science-fiction. Parmi eux, une signature que les amateurs d'anime connaissent bien aujourd'hui : Yasutaka Tsutsui, futur auteur de La Traversée du temps et de Paprika, deux romans portés à l'écran par Mamoru Hosoda et Satoshi Kon. À ses côtés, d'autres noms de la SF nippone de l'époque, restés inédits en France, dont Aritsune Toyota, qui travaillera plus tard sur la saga Yamato.
Pour l’export, vingt-six épisodes furent recolorisés dont ce fameux épisode 52, ce qui explique qu’on ait pu le voir en couleurs à Paris. Le manga et les personnages de Super Jetter étaient l'œuvre de Fumio Hisamatsu, jeune dessinateur passé par l'atelier d'Osamu Tezuka qui foule ainsi le territoire français avant que son maître lui-même, avec Le Roi Léo, n'y ouvre pour de bon les portes de l'animation japonaise.
Une vitrine, pas une rencontre
Cette diffusion restera anecdotique. Ni Super Jetter ni Oba-Q, le petit fantôme, diffusé à l'ouverture de la première soirée, ne connurent de réelle diffusion. L’ORTF attendra encore quatre ans avant de programmer, avec Le Roi Léo en décembre 1972, la première série japonaise véritablement installée dans les grilles. La diffusion d’un unique épisode, sous-titré tient plus de la vitrine culturelle que de la rencontre avec les téléspectateurs. Pas de doublage, pas de produits dérivés, pas de héros dont s’emparer dans les cours de récréation : rien de ce qui fera, dix ans plus tard, le raz-de-marée Goldorak.
Le plaisir de la redécouverte
Super Jetter a le charme désuet des années 1960, celui d'une science-fiction encore artisanale où l'avenir s'imagine à coups de gadgets : ceinture antigravité, lunettes à infrarouge, pistolet paralysant, et ce pouvoir d'arrêter le temps trente secondes qui suffit à faire d'un garçon du futur un héros. On y croise un justicier équipé comme James Bond, lancé dans des intrigues qui tiennent autant du Tintin animé de ces années-là que du feuilleton à la Fantômas, avec cette élégance propre aux premiers anime.
Cinquante ans plus tard, le charme opère toujours : on se surprend à sourire devant ces gadgets, ce vaisseau qui file, ce gamin qui gèle le temps comme on appuie sur pause. Revoir cet épisode, c'est se glisser un soir de septembre 1968 dans le fauteuil du petit téléspectateur français qui, sans se douter de rien, avait déjà devant les yeux les prémices d'une culture que ses enfants allaient bientôt adopter et apprivoiser.
Sources additionnelles :
Jacques Romero, « L'Animation japonaise en France : réception, diffusion, réappropriations » L'Harmattan, coll. « Cinémas d'animations », 2016 »




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